OVNI ET PSI
par François Favre
paru dans la revue Oniros
PLAN
I. RAPPEL HISTORIQUE
A. Les débuts de l'ufologie 1
B. L'ufologie depuis 1970 2
C. La parapsychologie et les apparitions 2
1. Pays anglo-saxons
2. Europe continentale
II. LES DIVERSES APPROCHES DU PHENOMENE OVNI
A. L'approche subjective 3
1. L'immanence
2. La transcendance
B. L'approche objective 4
C. L'approche complémentaire
1. Réel et imaginaire 5
2. Suggestion, mythe et rumeur 6
3. Entre l'ostentation et l'esquive 9
4. Espace-temps circulaire 10
III. LA PORTEE PHILOSOPHIQUE DES APPARITIONS
A. Le phénomène ovni 10
1. L'hégémonie américaine
2. Un mythe ? 11
B. Parapsychologie et ufologie
1. Individuel et collectif 11
2. L'apriorisme métaphysique 12
3. Science et destinée 13
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I. RAPPEL HISTORIQUE
A. Les débuts de l'ufologie
C’est à la fin des années quarante que les Européens apprirent par leurs journaux que de mystérieuses soucoupes volantes sillonnaient le ciel des Etats-Unis, se posaient parfois et parlaient à des habitants. Certains témoins déclarèrent même avoir voyagé dans ces soucoupes. Dans les années cinquante, ce fut au tour de l’Europe d’être envahie. Les témoignages étant contradictoires et parfois abracadabrants, les photographies douteuses, les traces d’atterrissage discutables, la majeure partie de la population prit le phénomène en plaisanterie, et les scientifiques parlèrent d’une rumeur populaire associée à des phénomènes aériens inhabituels.
Un petit nombre de personnes néanmoins, qu’on appela plus tard ufologues (de l'américain ufo, en français ovni, sigle de "objet volant non identifié") s’intéressèrent de très près au phénomène et conclurent à une mystérieuse invasion extra-terrestre, avec une argumentation solide, en séparant nettement les témoignages plausibles de ceux qui paraissaient par trop fantaisistes. Comme ouvrage de référence à l'époque, on peut citer celui de M.Carrouges (voir bibliographie). Des scientifiques néanmoins critiquèrent vivement le bien-fondé d'une telle distinction, si bien que les ufologues, à la fin des années soixante, s’étaient repliés sur une hypothèse extra-terrestre au second degré : les envahisseurs manipulaient en fait nos cerveaux par des moyens et dans un but inconnus, d’où des hallucinations plus ou moins collectives, plus ou moins matérialisées associées à divers phénomènes paranormaux (ou "psi"). Le débat culmina en France en 1969 avec la parution d’un livre contradictoire, où un journaliste célèbre, Aimé Michel, ingénieur de formation, défendait la thèse ufologique dominante tandis que le général d’aviation Georges Lehr expliquait la plupart des témoignages par des hallucinations dues à des plasmoïdes aériens (comme la foudre globulaire).
B. L'ufologie depuis 1970
Le ton change la décennie suivante : certains chercheurs remarquent que des apparitions aériennes ont été signalées durant toute l’histoire et que leur description formelle tient à la culture de l’époque. Le franco-américain Jacques Vallée fait paraître en 1972 un livre intéressant où il montre les relations étroites qui lient les scénarios ovnis types au folklore celtique. Par la suite néanmoins, il supposera que c’est une petite minorité de savants humains, techniquement très avancés, qui manipulerait l’espèce humaine. Rien n'étayant objectivement - pas plus que les précédentes - cette nouvelle hypothèse, on peut considérer qu'il s'agit dans les trois cas d'interprétation délirante, mineure certes mais fort répandue chez les personnes qui se mêlent d'étudier certaines expressions de l'imaginaire sans en avoir les compétences, tout particulièrement chez les physiciens, les ingénieurs et les techniciens, qui formaient (et forment encore) le gros des troupes de l'ufologie.
A partir de 1972, suite à l'ouvrage de Vallée (qui eut un grand retentissement), l’ufologie s'ouvrit à aux sciences sociales, d'autant que l’explication des aspects physiques du phénomène stagnait complètement. Elle s'y ouvrit si largement qu’en 1977, un ufologue notoire, M.Monnerie, publia un livre dans lequel il se demandait si, après tout, les ufologues ne s’étaient pas complètement trompés : l’aspect matériel du phénomène serait aussi une illusion. Une partie des ufologues, anciens tenants de l’hypothèse " tôle et boulons " le suivirent, incapables -en bons rationalistes- de concevoir qu’un phénomène pût être à la fois réel et imaginaire, et se mirent à brûler ce qu’ils avaient adoré.
Un ufologue français pourtant, B.Méheust, philosophe de formation et actuellement enseignant d’ethnologie à l’université, tenta de concilier les aspects réel et imaginaire - incontestables - du phénomène. Son premier ouvrage fut publié en 1978, un second en 1985 (et réédité en 1992, avec une importante préface). Bien que son approche soit essentiellement celle d’un folkloriste, il ne nie pas la matérialité du phénomène et ses aspects psi. Il rejette néanmoins l’approche parapsychologique car il considère que cette discipline ne traite que de situations individuelles, alors que le phénomène ovni est essentiellement collectif et nécessite donc une approche anthropologique. Celle-ci serait, selon lui, à même d’expliquer les phénomènes psi dont les parapsychologues, selon lui, n’arrivent pas à fournir une théorie satisfaisante. Mais l’objectif essentiel qu’il se donne en fait est de déterminer comment se constitue un mythe ; à ce titre, les matériaux fournis par le phénomène ovni lui paraissent d’une richesse sans équivalent.
Son analyse est souvent brillante, mais il soulève plus de questions qu’il n’en résout. Il n’apporte ensuite pas la moindre explication au caractère physique du phénomène et à ses aspects psi. Enfin, ses connaissances insuffisantes en psychologie et en sciences exactes lui font formuler des problèmes qui sont déjà résolus. Nous reviendrons plus loin sur les thèses de ces ouvrages, qui méritent néanmoins d'être discutées en détail.
C. La parapsychologie et les apparitions
1. PAYS ANGLO-SAXONS
La parapsychologie anglo-saxonne est fortement marquée par le spiritualisme et le spiritisme. Depuis 1935, elle s’est principalement engagée, à la suite de l’américain Rhine, dans la psychologie expérimentale avec l’espoir (vain selon nous) de reproduire du psi en laboratoire ; elle se méfie beaucoup des seuls témoignages et reste très sceptique quant à l’existence de phénomènes psi physiques (ou effets PK) massifs, en particulier d’apparitions matérialisées. Elle publiera bien quelques articles sur les soucoupes volantes, mais qui n’apporteront rien de décisif à l’ufologie et à la parapsychologie.
2. EUROPE CONTINENTALE
Contrairement aux Anglo-saxons, les parapsychologues continentaux s’étaient fortement démarqués du spiritisme tout en l’étudiant de façon approfondie d’un point de vue psychanalytique, physiologique et physique. Dès 1900, le psychiatre Morselli, professeur à la faculté de Gênes, définissait les fantômes comme des rêves matérialisés (auxquels Richet, prix Nobel de physiologie, attribua en français le nom générique d'ectoplasmie). Jusqu'en 1930, l’essentiel des résultats fut obtenu par un autre psychiatre, von Schrenck-Notzing, professeur à l'université de Berlin (l'une des plus prestigieuses au monde à l'époque). On sait d’autre part que le psychanalyste C.G. Jung s’intéressait beaucoup aux phénomènes psi et qu’il rédigea un ouvrage sur le sujet en compagnie du physicien Jordan. En 1961, il publie un livre sur les ovnis. Tous ces phénomènes relevaient selon lui d’une activation "archétypique", les archétypes étant dans sa terminologie des structures inconscientes innées communes à tous les hommes, à la fois physiques et mentales.
A cette époque, l'allemand H. Bender, médecin et psychologue, était le seul titulaire en Europe, à Friburg-en-Brisgau, d’une chaire de parapsychologie dans une université d’Etat. Cet ancien élève de Jung connaissait particulièrement bien les travaux sur l’ectoplasmie. C’est lui qui fut à l’origine, en 1969, de la création d’un centre français de recherche, le GERP, dont je fis partie, et qui comprenait divers chercheurs (de toutes disciplines) convaincus que le phénomène ovni relevait entièrement de la parapsychologie. Notre travail fut essentiellement théorique.
Tandis que je préparais deux anthologies d’études sur les apparitions (la première réservée à l’ectoplasmie, la seconde consacrée à une étude comparative des différents types d’apparitions selon les cultures et les époques), un ufologue jungien nommé P.Viéroudy, qui connaissait un peu nos travaux mais dont nous ignorions l'existence, publia un livre fracassant où il relatait ses tentatives réussies de productions expérimentales d'ovnis, ce qui recoupait entièrement nos thèses. Certes, divers groupes soucoupistes (croyant à l’hypothèse extraterrestre) avaient déjà provoqué des contacts avec des ovnis ; mais c’était la première fois qu’un travail expérimental était mené indépendamment d’une telle hypothèse.
Le GERP prit rapidement contact avec l’auteur, qui devint un membre très actif de l’association. Fait qui ne nous surprit pas mais qui déçut beaucoup Viéroudy, son livre fut sommairement démoli par tous les ufologues, quel que soit leur bord.
II. LES DIVERSES APPROCHES DU PHENOMENE OVNI
J'ai déjà signalé les deux ouvrages synthétiques de B. Méheust (désormais notés en abrégé M., 78 et M., 92), l’un des meilleurs ufologues actuels. Je me propose ici d'en discuter la teneur, de mon point de vue de parapsychologue théoricien. Sa approche ethnologique du phénomène ovni est très brillante, mais nous divergeons sur l'interprétation Je connais d'ailleurs bien l'auteur. Malgré de nombreuses discussions, chacun reste sur ses positions. Je tenterai donc d'expliciter nos différents. Mon propos ici n'est pas de décrire les diverses propriétés des apparitions, cela a déjà été fait (Favre, 1978, I et II) ; il est de montrer à quel point l'existence de celles-ci contrevient à l'idéologie occidentale actuelle. Son existence étant même irréductible aux sciences classiques, mon propos sera de proposer des explications, au sens le plus fort.
Pour bien comprendre la discussion assez complexe qui va suivre, le lecteur peu familiarisé avec les sciences doit se mettre en tête deux notions capitales qui vont contre l'opinion commune. Bien que les théories physiques ou physiologiques (fondées sur le principe de causalité et excluant toute approche du sujet ou de l'histoire) fassent l'unanimité des spécialistes, cela ne signifie nullement qu'elles soient "vraies" : elles sont seulement commodes, comme une carte peut l'être pour voyager. Pour toutes les autres sciences, il n'existe aucune théorie permettant des prédictions, même si certains spécialistes, voire certaines spécialités, prétendent le contraire. Il n'existe par exemple, faisant l'unanimité, aucun modèle causaliste de la mémoire, du sens ou de l'imagination, fonctions pourtant fondamentales dans toutes ces disciplines. [Voir mon texte en E.3]
A. L'approche subjective
Un préalable d’abord : qu’est-ce qu’un être pensant, un sujet ? C’est un être qui produit du sens, doué d’intentionnalité. Méheust, bien sûr, ne l’ignore pas (M., 1978, p.303), mais ne le pose pas en principe ; or, si notre pensée n’est pas libre, ce que nous disons ou faisons n’a pas de sens. Tout individu pensant se donne la liberté comme fin ultime, laquelle détermine en retour des moyens. Formulé en termes physiques, la pensée a une propriété globale essentielle : elle peut fonctionner en temps inversé, le futur y déterminer le passé. C’est ce qu’on peut appeler la finalité intrinsèque ou immanente, par opposition stricte avec la causalité, toujours transcendante puisque nous ne sommes jamais qu'une partie matérielle de la réalité objective.
1. MEMOIRE ET IMAGINATION
Cette définition de principe explique déjà le fait bien connu que les personnes " ravies " par des soucoupes déclarent généralement par la suite, sous hypnose, avoir déjà été enlevées (M., 92, p.XV). Outre l’éventuelle induction - banale - du psy de service (M., 92, p.105-109), il faut rappeler l’autonomie bien connue des complexes inconscients (les " personnalités secondes ") qui, tout comme le moi conscient, reconstruisent en permanence le passé. L’hypothèse " engrammatique ", relative à la mémoire, est d’ailleurs totalement abandonnée par les spécialistes, même les plus matérialistes (Changeux par exemple). Il est certain que les souvenirs ne sont en rien comparables à la mémoire d'un ordinateur, n’ont en d'autres termes pas la moindre objectivité spatiale (cérébrale ou génétique) : ce sont irréductiblement des moyens, des tendances subjectives, des configurations dynamiques virtuelles.
Physiologiquement parlant, il n’y a pas au rêve d’explication causale (c’est-à-dire par informations circulant du passé vers le futur), au mythe a fortiori. On peut, avec Jung, considérer que le rêve compense le réel. Mais cette compensation est créatrice et très générale. Une personne qui a soif ne rêve pas nécessairement qu’elle boit. L’imaginaire satisfait d’abord son propre besoin, qui est de créer. A une dame qui déclarait à Picasso ne pas comprendre son tableau, le peintre, exaspéré, répliqua : "Il ne manquerait plus que ça. Est-ce que vous comprenez le chant des oiseaux ? Hein ? Quoi ? ... Et les pommes frites ? Vous les comprenez, les pommes frites ?" Un rêve n’est pas nécessairement un produit de la mémoire ; il est toujours par contre le produit d’une intention, la vision d’un possible, qui pourra ou non coïncider avec un présent réel ultérieur.
2. LOGIQUE ET MORALE
Certains contactés qui ne connaissaient rien aux ovnis (des Papous par exemple : M., 78, p.217) décrivent pourtant parfois des scénarios types. Nul besoin pour expliquer cela d’avoir recours a priori à quelque hypothèse archétypique qui travaillerait causalement l’espèce : le scénario type correspond simplement à ce que le contacté pourrait entendre ou lire ultérieurement. Et l’on ne voit pas pourquoi l’association d’une prémonition à une activité médiatique transmuterait celle-ci en mythe. Pour un parapsychologue, la situation est exactement la même que dans certains cas de hantises de lieu, où c’est à l’évidence l’état existentiel présent du sujet qui est déterminant, et non quelque énigmatique force tellurique - physique ou morale.
La querelle du platonisme, du culturalisme, des universaux, des archétypes (M., 92, p.160, 180) tombe dès qu’on considère les mythes comme des points de convergence finaliste, c’est-à-dire issus d’individus et gratuits. De ce point de vue, l’existence est partout et l’essence nulle part. Plus exactement, les universaux se trouvent dans l’avenir qu’on se construit, dans les possibles qu'on s'ouvre : c’est le principe même de la morale.
Savoir, en particulier, si la transe est pathologique ou non est une querelle de cultures certes (M., 92, p.181), mais aussi de pouvoirs. L’individu seul, non la médecine ou la politique, est à même de dire s’il est sain ou malade : même infirme, l’individu qui réalise pour lui l’essentiel se considère comme sain. Une société évolutive et consensuelle ne dicte des normes que pour ses membres irresponsables.
B. L'approche objective
Méheust constate que les plasmoïdes aériens (comme la foudre globulaire) sont susceptibles d’effets somatiques et psychiques similaires à ceux observés chez des témoins allégant un enlèvement par des soucoupes volantes ; mais il se refuse à généraliser à partir d’une argumentation erronée (M., 92, p.103-104). Si, en effet, il n’existe pas actuellement de modèle physique satisfaisant de ces plasmoïdes, c’est parce que leurs effets sont aussi divers qu’étranges, et non parce qu’ils sont mal connus. Et Méheust omet en outre de préciser que ces plasmoïdes peuvent également produire tous les effets physiques et perceptifs attribués aux ovnis en vol ou au sol (y compris être perçus autrement que visuellement).
Méheust, en accord avec tous les ufologues, oppose les " vraies " soucoupes observées aux projections sur des objets insolites (M., 92, p. 97-101). Si les soucoupes sont des significations, cette distinction n’est pas pertinente. Et si ce sont des objets, comment les distingue-t-il des plasmoïdes aériens ? Par l’existence de relations intentionnelles, voire paranormales, entre soucoupe et observateur ? Mais les témoins de manifestations plasmoïdes signalent ces mêmes relations et, parfois même, dans un contexte explicitement étranger à la religion, la parapsychologie et l’ufologie (Mézentsev, 1970).
C. l'approche complémentaire
Des considérations précédentes, je conclus non pas que le phénomène ovni est mystérieux parce que contradictoire, mais qu’il est irréductiblement objectif et subjectif, réel et imaginaire, actif et passif, causal et final. Il appartient ainsi au large registre des significations. Et la seule discipline à étudier toutes les significations inhabituelles (ou " coïncidences significatives ") d’un point de vue à la fois physique et mental, c’est la parapsychologie.
1. REEL ET IMAGINAIRE
A. REVE ET TEMPS. [ A la suite de Freud, le paradigme dominant veut que le rêve ne soit que personnel et traduise le passé du rêveur. Les rêves paranormaux, qu'on les recueille dans l'actualité, l'histoire ou les sociétés sans écriture, infirment totalement ce point de vue.
Il existe d'abord un continuum entre rêve individuel, rêve de groupe et rêve archétypique, le moi réel (discontinu, local) étant aboli en rêve au profit d'un moi imaginaire (continu, global). Et l'on a pu recenser des hallucinations de mêmes types. Ceci implique que, pour le groupe ou la société considérée, l'hallucination intersubjective a un caractère absolument objectif. Il n'y a donc pas de réalité en soi, mais seulement perçue, chacun la voyant à travers les lunettes de ses croyances.
Ensuite, tous les rêves qui ne font que reproduire du passé signent simplement la fascination du rêveur pour son propre passé : conflit dont on ne trouve pas la solution, complaisance névrotique, sénilité, etc. Bien entendu, la représentation du passé est d'une très grande utilité dans la vie réelle. Mais considérer que l'intentionnalité obéit à un déterminisme causal est un pur contresens. Le propre de celle-ci est en effet de se donner un but ultérieur, lequel rétro-détermine des moyens, par exemple des souvenirs quand on vise une simple efficacité objective. Mais, même dans ce cas, la représentation est déterminée par ce but ultérieur. Autrement dit, le temps est inversé dans le monde subjectif. Toute représentation imaginaire est donc prémonitoire dans le monde virtuel où elle se produit, lequel peut ou non coïncider avec le passé ou le futur réel, selon le but, initial mais futur, qu'un individu, un groupe ou une société se sera donné.]
B. PSI=SIGNIFICATION INHABITUELLE. [Donner une définition des apparitions psi. Dans ce cadre, dire : La rêverie éveillée d'une société, d'un groupe, d'un individu, le rêve individuel, toute activité inconsciente et/ou volontaire en tant que récits objectivés d'une manière ou de l'autre, tous ces événements relèvent de l'imaginaire. Tous les phénomènes psi sont des phénomènes inhabituels reliant réel et imaginaire. Les apparitions, qu'elles soient subjectives ou objectives relèvent de l'imaginaire, a fortiori les apparitions psi, telles que les ectoplasmes ou les ovnis.]
C. LES PREUVES DES HALLUCINATIONS MATERIELLES. Méheust déclare que l’hallucination collective est inconnue des psy (M., 92, p.184). Elle n’est inconnue que de l’orthodoxie contemporaine. La plupart des psychiatres hospitaliers du XIXe siècle spécialisés dans le somnambulisme ont signalé des hallucinations collectives dans les salles communes d’hystériques. Tous les parapsychologues qui ont étudié des cas spontanés de hantises les ont également constatées ; et parmi ceux qui ont tenté des les reproduire avec des médiums spirites, au tournant du siècle dernier, certains ont pu prouver que ces hallucinations étaient parfois matérialisées. On ne s’en étonnera pas puisqu’une signification, même "habituelle", n’est objective que pour ceux qui y croient.
D. REVE + PLASMOIDE. Par ailleurs, qu’on fasse une étude comparative des apparitions collectives dans l’histoire ou qu’on se limite aux ectoplasmies expérimentales, ces phénomènes ont à la fois toutes les propriétés du rêve et toutes celles d’un plasmoïde aérien.
E. RITUEL ET TECHNIQUE, ADDITIVITE ET SIGNIFICATION. En plusieurs passages de ses ouvrages, Méheust analyse très finement le merveilleux occidental (par exemple M., 78, p. 57), cet amalgame confus de scientisme et d’occultisme. On peut néanmoins considérer que tout merveilleux, quelle que soit la culture, est toujours un amalgame de ce genre, particulièrement à propos de médecine, où l'on peut et l'on doit, en tant que théoricien, strictement dissocier ce qui, en première instance, relève de techniques (causales) ou de rituels (finals). La chirurgie et l’allopathie sont efficaces même sur un comateux. Les médecines parallèles, l’hypnose et les psychothérapies ne fonctionnent par contre qu’avec des sujets activement croyants : ce sont des placebos. Dans le cadre biomédical, on dit que l'effet placebo psychosomatique s'additionne (s'il est positif) à l'effet biomédical. Dans le cadre des maladies mentales, on pourrait de même dire qu'un psychotrope est un moyen placebo somatopsychique qui s'additionne au moyen psychothérapique. Mais d'une part, toute maladie physique a des répercussions mentales ; et inversement. D'autre part, la guérison, quelle que soit sa nature, n'est pas une addition : c'est un état nouveau de complet bien-être où l'on ne peut plus dissocier le physique du mental.
Les apparitions relèvent du même schéma explicatif : on doit méthodologiquement opposer deux extrêmes (le rêve individuel à la foudre globulaire, en tant que simple objet physique externe à l'observateur), bien que l’immense majorité des apparitions se situe à l’évidence entre les deux. Mais, épistémologiquement, l’apparition ovni -comme une maladie ou une thérapeutique- est une signification, un processus dynamique et réversible entre signifiant et signifié, qui déborde le dualisme objet/sujet.
Signifiant et signifié ne sont pas exclusifs l’un de l’autre, ils ne s’additionnent pas : comme l’inné et l’acquis, ils se juxtaposent, ils sont complémentaires. (L'inné n'est pas en effet de l'ordre du savoir, mais de l'intentionnalité : c'est seulement une aptitude à acquérir de l'information. Et c'est pourquoi d'ailleurs nature et culture sont indissociables.) [Je parle ici de non-additivité du signifiant et du signifié, de l'inforamtion et de l'intention, du médicament et du placebo, du rituel et de la technique (=de l'inné et de l'acquis), de leur juxtaposition. La remarque vaut pour la vitesse de la lumière : cf. "Aux contraires" p.131.] [Le principe fondamental de la philosophie chinoise est le couple yin/yang, notions complémentaires et non additives (comme l'inné et l'acquis : tout ce que peut faire l'inné, l'acquis peut le faire). "Quand yin et yang sont en harmonie, nous allons bien. Dans le cas contraire, nous sommes malades. Et quand ils se séparent, c'est la mort" (T.Hor, Courrier de l'Unesco, 2/98). Les relations du yin et du yang sont comparables à celles du jour et de la nuit, ou au rythme des saisons (on peut additionner des durées, on ne peut pas additionner de la veille et du sommeil, du printemps et de l'hiver).]
F. LA PREDICTIBILITE DES CONDUITES. A propos de la crise existentielle que traverseraient la plupart des contactés, Méheust (M., 92, p.122-124) s’interroge sur les raisons pour lesquelles "telle personne extériorise et dramatise ses problèmes de la sorte, quand la plupart se contente de l’alcool ou d’un ulcère d’estomac. [...] Il faudrait comprendre comment cette synthèse soudaine de tout un bain culturel a pu s’effectuer, pouvoir décrire heure par heure comment la soucoupe a " pris "". Si un même conflit s’exprime de façon différente selon les individus, c’est précisément parce que ce sont des individus et que leur imagination est souveraine. Il est parfaitement illusoire de croire qu’un jour les psychologues ou les sociologues pourront prédire rationnellement l’avenir puisque cette éventualité exclut ipso facto le sens. La prédiction globale des conduites n'est possible qu’en cas d’aliénation de l’imaginaire par le réel, c’est-à-dire en pathologie. Les physiciens prédisent parce qu’ils évincent le sujet, parce qu’ils n'étudient que la mort. Mais les darwinistes, comme les cosmologistes, les historiens, les politiciens ou les pédagogues, n’ont eu et n’auront jamais la moindre prédiction à leur actif. Sauf, précisément, ceux d'entre eux qui sont de vrais créateurs.
G. DEFINITION DU VIVANT. Le caractère relativement autonome de la manifestation ovni, son comportement imprévisible, (M., 92, p.V-VI) est un trait spécifique du vivant : il signe a priori pour un observateur la présence d'une intentionnalité. On le trouve aussi bien chez autrui que dans nos personnages oniriques. On pourrait croire qu'il n'existera jamais de signe objectif certain de la vie puisque les sciences dures augmentent sans cesse le champ de leurs prévisions. Seul donc un individu vivant pourrait savoir qu'il l'est. Néanmoins, l'indéterminisme quantique étant intrinsèque aux particules ("essentiel"), on est parfaitement en droit de dire que toute particule est vivante.
H. NIVEAUX DE SIGNIFICATION. Tant qu’on raisonne en tiers exclu (ou bien l’ovni est une production de notre inconscient, ou bien c’est un phénomène physique qui contraint notre imaginaire), le problème est parfaitement insoluble puisque les faits certifient le contraire. Si l’on considère par contre que l’ovni est une signification (par définition dynamique et réversible), alors les deux hypothèses sont strictement équivalentes et l’alternative n’a d’intérêt que taxinomique. Dans ce cadre restreint, on peut effectivement répondre à la question " En quoi le phénomène ovni est-il une signification inhabituelle ? ". En ce que les processus habituels de signification sont inversés : soit que le sujet introjette spontanément (ex nihilo), soit qu’un objet ou une situation extérieure déclanche en lui directement une projection. Quant à distinguer entre les deux ... Il faudrait pour cela une théorie de l'espace-temps circulaire, dont personne -à ma connaissance- ne veut en Occident.
2. SUGGESTION, MYTHE ET RUMEUR
[Tout ce qui concerne la portée mythique du phénomène ovni est à reporter en III.A.2]
[Qu'est-ce qu'un mythe ? "Récit fabuleux, souvent d'origine populaire, qui met en scène des êtres incarnant sous une forme symbolique des forces de la nature, des aspects de la condition humaine. Représentation idéalisée de l'état de l'humanité dans un passé ou un avenir fictif. En un sens restrictif : image simplifiée, souvent illusoire, que des groupes humains élaborent ou acceptent au sujet d'un individu ou d'un fait et qui joue un rôle déterminant dans leur comportement ou leur appréciation" (Robert).
Le groupe des Rolling Stones est-il un mythe ? Il y faut certes un consensus social et, au moins, une simultanéité fantasmatique spatiale. Mais, de plus, un mythe a pour fonction de structurer socialement, politiquement l'avenir. "Avant, il existait des collectivités organisées avec l'idéologie communiste, la religion catholique, le gaullisme. Les hommes politiques n'étaient alors que l'expression de ces forces collectives. Quand ils agissaient, un monde suivait. Mais ces croyances n'existent plus, et un homme politique ne représente plus que lui-même" (E.Todd, interview, la Vie, 27.1.98).
Aucune théorie scientifique ne présente a priori de caractère mythique ; c'est seulement une construction rationnelle adéquate à un certain domaine de l'expérience, càd symbolique. En Occident, on peut distinguer entre sciences prédictives et rétrodictives. Lorqu'une collectivité adhère très majoritairement à un modèle scientifique au point de le croire vrai (alors qu'il n'est jamais que commode) ou, pire, de se tromper sur ses capacités temporelles, on rentre alors dans le domaine de l'idéologie. La physique quantique n'est pas plus vraie qu'une autre, même fantaisiste : elle permet seulement de prédire un très grand nombre de phénomènes. En France, le freudisme (qui ne concerne que le passé) est un mythe dominant chez les psychothérapeutes : il n'est effectivement capable, contrairement aux affirmations de ses défenseurs, d'aucune prédiction (ce n'est pas une technique, ses résultats thérapeutiques sont strictement conformes au hasard), il ne fait que reconstruire le passé (c'est un rituel, capable seulement de miracles, en bien comme en mal...). Les historiens (cosmologistes, darwiniens, sociologues ou psychologues) rétrodisent : aucun d'entre eux n'a jamais prédit la moindre évolution dans son domaine. Beaucoup de gens croient néanmoins le contraire. On entre souvent dans le mythe dès qu'il y a conjointement un certain besoin de croire et une certaine incertitude concernant l'étendue de la validité de la théorie : le marxisme a fait beaucoup d'adeptes pendant un siècle, mais s'éteint irréversiblement au vu rétrospectif des événements.
Les religions sont toujours mythiques en ce qu'elles ne sont capables ni de prédiction ni de rétrodiction. Mais, précisément, elles ne prétendent pas au statut de science et n'entendent traiter que du domaine qui, jusqu'ici, lui a échappé, celui de la métaphysique, même si ce domaine ne cesse de se restreindre du fait des progrès de la science (et pas du tout de la philosophie rationnelle, qui n'a jamais fait avancer le problème d'un millimètre). Et c'est pourquoi, d'ailleurs, la seule religion actuelle dans le monde - nolens volens - est le scientisme, limité de fait à un pur matérialisme puisqu'on ne croit qu'à la toute puissance explicative des sciences prédictives, alors qu'elle n'est que matérielle.
Le mythe a une dimension transcendantale, moralement contraignante. C'est la part commune de l'idéal éthique de chacun. Il a à voir non avec la religion mais avec le sacré. En tant que récit imagé, on peut y distinguer des images et un récit.
a. Quel est le statut actuel de l'image ? On peut par exemple opposer le théatre grec au spectacle télévisuel (sans parler de son économie, à quoi il se réduit maintenant). "L'image télévisuelle entraîne à ce point une sorte de sidération, de catatonie de tout l'être qui assiste au déroulement des apparitions, qu'il devient inerte, insensible au contenu même des images. On se tient alors devant l'appareil comme on se tient devant la face de la puissance, fasciné. Alors que la fonction de l'image religieuse est de mettre en contact avec le dieu absent, l'image télévisuelle se prend pour une automanifestation ultime. On ne vénère plus celui qui est représenté, mais on adore ce qui se rend présent, càd l'image en soi, qui a revêtu les attributs du divin" (J.J. Wunenburger, Télérama, 1998). C'est toute la diffférence entre un rituel (transcendant, qui cherche à produire un miracle) et l'hypnose (immanente, qui cherche à mimer, reproduire, exécuter un ordre).
Cf ce que dit Debray sur l'image (interview dans Télérama, 4.11.92) : l'important dans l'image, c'est le regard porté sur elle, ce qui lui donne sens. Debray distingue trois âges : le regard magique (les idoles), le regard esthétique (l'histoire de l'art, Malraux), le regard économique (l'ère du visuel, la nôtre). "L'image, partie de la religion, y retourne : c'est l'actualité qui est devenue notre divinité, dans le culte de l'instantanéité et de l'ubiquité... La guerre du Viet-Nam était une guerre en images ; au-delà, on voyait qu'il y avait des individus. La guerre du Golfe a été une guerre visuelle : des symboles, mais personne derrière. Le visuel escamote le réel. Le présent est divinisé. L'idolâtrie, c'est la représentation de la réalité percue comme réalité. La vidéosphère marque la fin de la société du spectacle. Dans le spectacle, il faut être deux : un spectateur et un objet. Le théatre grec permettait la catharsis, c'était une formidable capacité de mettre le monde à distance, de se dédoubler. Avec la télévision, nous sommes rentrés dans le poste. Nous ne sommes plus en position de recul, de thématisaition, d'irréalisation des choses. La distance symbolisante a disparu. l'audiovisuel est là pour abaisser les tensions psychiques. Définition même du plaisir selon Freud. Or le réel, est une instance de déplaisir. L'autre, c'est le dialogue, la difficulté du voyage, l'aventure. Mais vous n'avez plus maintentant besoin de voyager : l'autre vient à vous. Les valeurs universelles, l'universel lui-même sont invisibles. L'Homme est invisible. Quand tout se voit, rien ne vaut."
b. Quel est actuellement le statut du discours ? En Occident, particulièrement en France, ni la religion ni la politique ne sont déterminantes. Et la philosophie a depuis longtemps renoncé à l'essentiel : elle se contente de parler, dans le meilleur des cas au nom de tous. Et si parler était essentiel, encore ne devrait-on parler que de soi. Car si l'exigence morale est universelle, son contexte (l'histoire de soi et des autres), contingent, est déterminant dans son application. Le critère moral dès lors, c'est le caractère (qui ne se forge que contre le groupe) et non les actes (dont l'interprétation n'est jamais univoque). Dans les sociétés orales, les mythes changent parce que chacun est tenu de les faire vivre, donc de les modifier. En Occident, les mythes sont désormais régis par des codes sociaux et techniques destinés à privilégier une caste de plus en plus étroite. Le mythe le plus important est l'Histoire, le Progrès, dont l'unique rituel est la guerre (militaire, économique, publicitaire) : cette idéologie de la force est en fait un anti-mythe puisqu'il ne prône que la mort d'autrui. L'homme de la Nature, rappelait Pascal Quignard dans un interview de Télérama (1998), ne connaît ni la loi ni les brigands tandis que l'homme de la Culture, de la Cité invente la loi, fabrique des brigands et s'emprisonne dans les rites. Et, comme l'écrivait Goethe, "la Nature est bien trop vaste pour avoir des buts : tout se tient, et cet enchaînement c'est la vie".]
Chaque vague historique d’apparitions (chaque " hantise " sociale), note justement Méheust, est précédée d’un " cas fondateur, ouvrant subitement un nouvel espace imaginaire que les acteurs se mettent aussitôt à explorer et coloniser. Très vite un monde de rêves, d’affects, de spéculations se met en place. Très vite ce monde se détache partiellement de la thématique qui l’a nourri pour acquérir une sorte d’autonomie " (M., 92, p.V). Alors, note l’auteur, le phénomène se régule lui-même dans le temps grâce à la " théologie " mise en place. Oui. Mais le fait premier (sur lequel il faut donc travailler) est la constitution du phénomène dans l’espace dès que la crédulité populaire se met en branle : ainsi de la contagion dans une foule ou des vagues ovnis.
Ensuite, on ne peut déduire de l’autonomie du phénomène son caractère mythique. [Au contraire même, si l'on ne considère que son aspect mental ou que son aspect physique. Le phénomène ovni n'existe mentalement que dans la tête des gens. Bien que sans cause, aucun rêve n'est autonome, car il n'existe que lorsqu'il est rêvé. On peut lui attribuer certes une autonomie, mais elle est purement spatiale. Et pour ce qui est de l'aspect physique, un outil n'a et n'aura jamais la moindre autonomie.
Un fantasme n'est pas un mythe, parce qu'un fantasme ne détermine pas partout et toujours nos conduites. De plus, ce n'est pas parce que beaucoup de gens partagent le même fantasme qu'il exerce pour autant un poids mythique. Le rap n'est pas un mythe ; c'est d'abord un commerce fondé sur la crédulité des gens, le grégarisme, la mode, que sais-je ! Le mythe a une dimension ontologique, sacrée. Tandis que le phénomène ovni est du même ordre que l'intérêt pour la science-fiction, la haine actuelle en France de l'extrême-droite ou la culture de la lâcheté. On peut toujours expliquer l'histoire individuelle ou collective par une intervention primitive divine ou extérieure à soi (terrestre ou non); mais on se pose alors paradoxalement comme jouet ; on nie en même temps qu'on affirme. L'histoire réelle ne commence que lorsqu'on la fait soi-même, qu'on l'invente.
"Les plus grands sculpteurs des grottes d'Ellora ont voulu saisir l'insaisissable, mieux ou autrement que leurs prédeceseurs. "O Seigneur, toi qui prends les formes imaginées par tes fidèles..." Mais les fidèles n'inventent pas les formes des dieux : ils les reconnaissent. La prière qui s'imposait ici était plus trouble, et elle était due à un sculpteur : "O Seigneur de tous les dieux, enseigne-moi dans les rêves comment exécuter les oeuvres que j'ai dans l'esprit !" Non qu'Ellora soit plus onirique que tant de temples, mais ce qui y règne, et à quoi la prière hindoue fait appel, c'est le domaine immémorial des archétypes et des grands symboles, qui poursuit sa vie nocturne à travers les générations de dormeurs, comme l'esprit, pour ceux qui prient ces dieux, poursuit sa vie à travers eux-mêmes [les dieux ?]. Temples, statues, bas-reliefs font partie de la montagne comme une efflorescence du divin. Hindouistes, boudhistes, jaïns, ils évoquent un invisible qu'ils imitent d'autant moins que ses représentations successives sont toutes légitimes. le dialogue de l'immobile nirvâna avec les danses des dieux va de soi ; la danse de Civa que je regarde passe pour être celle de l'Essence au moment où la mort la délivre du corps, de l'esprit et de l'âme. Et cette danse, même au musée, n'appartiendrait pas au seul monde de l'art ; sa perfection, ici, n'est pas d'ordre artistique, mais de l'ordre énigmatiquement convaincant du mythe, du fauve, de l'orchidée. Oeuvre des dieux. Nulle part je n'avais éprouvé à ce point combien tout art sacré suppose que ceux auxquels il s'adresse tiennent pour assuré l'existence d'un secret du monde, que l'art transmet sans le dévoiler, et auquel il les fait participer. J'étais dans le jardin nocturne des grands rêves de l'Inde" (Malraux, Antimémoires, p.227). Néanmoins, il dit dans le même ouvrage, p.85 : "Il existe des rêves tombés en poussière, le bon sauvage par exemple ; des paradis invincibles comme la justice, ou séculaires [ne datant que de quelques siècles] comme la liberté, l'âge d'or, et un monde de rêves passionnés dont la cendre devient poésie comme celle des dieux devient mythologie : la chevalerie, les Mille et Une Nuits. Tous ces mondes mineurs se mêlent..."]
Si l'on parle d'autonomie à la fois physique et mentale, alors on parle d'être vivant. C'est une manière de le définir, tant vis-à-vis d’autrui que de lui-même. On ne peut conceptualiser ou agir sans mettre à distance ses perceptions et ses désirs ; mais, inversement, une foule est autonome dans la seule mesure où les individus présents renoncent à eux-mêmes. [Il n'y a d'objectivité que pour une entité donnée : ce qui est objectif pour un élément peut être subjectif pour l'ensemble dont il fait partie. Mes rêves sont objectifs quand je les rêve, pas quand je suis éveillé. Une suggestion d'autrui n'est contraignante pour moi que si je fais mienne la proposition.] Le phénomène ovni, sociologiquement, est une rumeur, pas un mythe. Un mythe est une conviction unanime et durable, théologiquement fixée : ainsi, en Occident, du temps univoque (objectif, causal, réel, linéaire), du pouvoir par la force physique, du paradis sur terre, etc.
[ Il ya coïncidence entre des expériences privées inexplicables et l'usage par le bas que peuvent en faire les grands moyens de communication. L'ovni, sociologiquement, est un anti-mythe. "Je me sens proche des modèles qui parient sur l'auto-organisation de l'ensemble social, indépendament de la volonté ou de la présence d'un opérateur central, déclare Daniel Bougnoux, professeur de sciences de la communication à l'université de Grenoble, dans un interview de Télérama du 8.11.95. Les mass médias marchent automatiquement, avec parfois des allures de machine emballée à laquelle les opérateurs semblent plus obéir que commander. Y a-t-il un pilote dans le dispositif ? Qui dirige quoi ? La télévision n'instruit pas : elle court après le contact avec le téléspectateur. Propres au marché, des régulations émergent, des convergences se dessinent. Nous somme sortis d'un monde dirigiste, où tout était dicté d'en haut, pour entrer dans un monde plus fluide, incontrôlable à certains égards et potentiellement désespérant, car nous ne discernons pas où se situent les prises. Le monde de la communication télévisuelle obéit à cette logique générale. [...] Si la télévision choisit la communication plus que l'information, c'est qu'il est plus facile d'être relationnel que rationnel. Les philosophes des Lumières pensaient que les hommes devaient converger vers des buts élevés. La télévision fait un pari plus cynique : on s'associe mieux par le bas que par le haut. D'où son recours à une affectivité mollement partagée, une vague compassion.Nous avons tout à craindre de cette spirale descendante, de ce mimétisme négatif où l'on ne converge plus vers le haut. Nous tombons dans la masse, forme de plaisir dont ne parlent jamais les philosophes. les mass media nous plongent dans un état fusionnel qui ressemble au temps du sommeil : la vigilance critique est endormie. Les dictateurs ont toujours joué sur ce renoncement. C'est l'essence même du totalitarisme : le bien-être dans une forme dégradée de fratrie, soudée par ce qu'elle exclut."]
Dans le cas d’un événement insolite -et d’autant plus que sa proximité représente un danger potentiel-, chaque individu provoque en lui une rumeur, projette un signifié, une explication, c’est-à-dire qu’il émet une hypothèse en partie irrationnelle dont il suppose qu’elle trouvera confirmation ultérieurement : chaque Papou, en voyant des plasmoïdes, les a associés à la présence également insolite du missionnaire (M., 78, p.217) et non à ses dieux familiers . Ce mécanisme imaginaire est parfaitement banal : c’est celui de la création en général (et de la remémoration en particulier). Le Parisien moyen, imbibé de conquête spatiale, qui se trouve nez à nez avec un ovni battant la campagne l’attribuera plutôt à un extra-terrestre qu’à son voisin, qui lui ressemble trop ; l'époque le veut. Le paysan du Berry, qui ne sait pas ce qu'est un extraterrestre ou qui s'en fiche, fait encore l’inverse, parce que son voisin, c'est l'Autre, l'Ennemi, l'Enfer.
Mais la présence perceptible d’un objet n’est pas nécessaire. Une bonne voyante se sert aussi bien des tarots ou de l’astrologie qu’elle s’en passe. Le radiesthésiste travaille aussi bien sur place que sur carte. Qu’on lui suggère verbalement une perception ou une action, l’hypnotisé va croire qu’il les effectue, même si elles sont impossibles.
Les suggestions -par définition dynamiques- étant d’ailleurs efficaces aussi bien sur le passé (d’où pseudo-souvenirs) que vers le futur (d’où pseudo-décisions), cela montre bien que le temps est réversible dans l’imaginaire (et non absent, comme le pense Méheust à la suite de Freud : M., 92, p.VI), alors que l’espace y est obligatoirement orienté puisqu’il est occupé par des tendances et non des choses. [Freud disait que l'inconscient, tel qu'il se manifestait dans nos rêves, était atemporel. Ce terme est impropre. Il y a du temps dans l'imaginaire, mais il est réversible au gré du désir. Je peux aussi bien "causaliser" que "finaliser" mon monde intérieur. Si l'on m'assassine en rêve, je peux ne pas mourir mais je peux aussi me réveiller. On peut de plus en rêve vivre dans le passé, le futur, l'Ailleurs ou le présent Et même dans les quatre à la fois, ce qui est en fait toujours le cas : on vit en rêve dans un présent virtuel.] Pratiquement, cela signifie qu’en "transes" -en situation insolite-, le sujet projette sur cette situation et croit ainsi voir un objet : il fait localement dans le monde extérieur ce qu’un rêveur ordinaire fait globalement sur son monde intérieur (Dieu omnipotent, le rêveur crée en effet un monde vivant en s’autosuggestionnant ; tout rêve est un ovni). Et c’est à mon avis cet écoulement spatial obligé de l’imaginaire qui explique le caractère fugace et parfois instantané de ses productions : pulsion, intuition, rêve, souvenir, acte (l’excitation cérébrale motrice), hallucination, télépathie, effet PK, rumeur, apparition matérialisée, etc.
3. ENTRE L'OSTENTATION ET L'ESQUIVE
Le phénomène SV , remarque justement Méheust, défie la loi des grands nombres : jamais on n’a capturé un ovni ou un occupant, ni même pris une photo rapprochée. Les ufologues (M., 78, p.195,260 ; M., 92, p.50,79), comme d’ailleurs certains parapsychologues, ont défini cet aspect des cas spontanés comme un jeu caractéristique et mystérieux d’ostentation-élusivité.
[Il n’en fournit cependant aucune explication.] Il n’y a pas là le moindre mystère, et encore moins de censure à la Freud. La créativité est toujours involontaire : j’en vois de bons exemples en sciences humaines où les chercheurs échappent rarement à l’effet d’expérimentateur (mais font effectivement tout pour le forclore), et en parapsychologie où les chercheurs obtiennent rarement des effets psi (mais ne s’intéressent effectivement guère à leurs échecs). Autrement dit, bien que les fantasmes soucoupistes soient parfois matérialisés, ils n’en restent pas moins des rêves, incompatibles par nature avec la conscience de veille. Méheust constate qu’il y a d’autant plus de traces physiques d'ovnis que leur teneur symbolique est faible (M., 78, p.296). Mais c’est le cas de tous les phénomènes psi en situation expérimentale, de toutes les significations insolites que l’on veut pleinement saisir. On ne peut à la fois regarder un texte, un tableau ou une action symbolique en tant qu’objets et se les imaginer en tant que tendances. [On ne peut de même se mettre en situation de création et simultanément s'observer.] Il est évidemment facile de photographier une foudre globulaire à cent mètres ; à un mètre, on pense à sa peau et, dedans, on ne peut que fantasmer.
[Voir dix lignes plus bas sur le rêve lucide : Le problème d’ostentation/élusivité est parfaitement connu des "rêveurs lucides". Le rêve est incompatible avec la conscience de veille. En rêve lucide (où le sujet est conscient de rêver) comme au cours de toute expérience de parapsychologie, il faut concilier une procédure rituelle et une démarche technique. Méheust constate qu’il y a d’autant plus ... en tant que tendances. Autrement dit, dans le cas d’un rêve lucide ou d’une apparition purement subjective, le symbolisme est très riche et les données physiologiques recueillies très pauvres. Dans le cas d’une apparition matérialisée, les observateurs sont obligatoirement dans une certaine transe et projettent sur l’apparition, d'où un très fort décalage entre les photographies (à contenu figuratif très pauvre) et ce que les témoins déclarent, parfois de façon contradictoire, avoir vu.]
Dans une perspective animiste, c’est exactement là le principe d’incertitude de la physique quantique. Mais pas au sens restreint où l’entend Méheust (M., 78, p.280) : l’incertitude microphysique ne tient pas seulement à l’expérimentateur mais aussi à la particule. Comme le remarquait Niels Bohr, on peut décortiquer un être vivant pour en dégager tous les déterminismes ; mais, ce faisant, on le tue. Cette remarque s’applique évidemment à toutes les sciences humaines. Et, peut-être, le plasmoïde est-il un processus quantique macroscopique. On peut d’ailleurs définir un plasma, cet état de très loin le plus répandu dans l’univers (plus de 99% de la matière cosmique), comme de la matière en transes puisque les ions (le viscéral, l’inconscient, l’imaginaire) sont en contact direct avec le monde extérieur, sans l’intermédiaire " musculo-sensoriel " des électrons.
Quoi qu’il en soit, l’approche expérimentale des apparitions est très difficile puisque les participants doivent d’abord se mettre eux-mêmes en transes selon une procédure rituelle qui soit compatible avec une surveillance technique. Elle réussit néanmoins parfois : métapsychistes du début du siècle photographiant des fantômes spirites, rêveurs lucides contemporains et quelques trop rares ufologues qui provoquèrent des apparitions d’ovnis (Viéroudy par exemple).
Les fantômes spirites n’ont, objectivement parlant, que très rarement un grand degré de vraisemblance réaliste. En général (particulièrement au vu des photographies d’ectoplasme) et compte tenu des projections de l’expérimentateur, cette vraisemblance est minimale. Ainsi les corps et les visages peuvent n’être que des masques bidimensionnels sommaires, la fraude étant bien sûr exclue (lire à ce sujet les commentaires très pertinents de Méheust : M., 92, p.102). Et c’est pourquoi, avec les ovnis comme avec les ectoplasmes, les enregistrements diffèrent souvent de ce que les témoins croient avoir vu (M., 78, p.302). Fait très significatif, un expérimentatrice aussi chevronnée que J.Alexandre-Bisson notait bien parfois la différence entre ce qu’elle se souvenait avoir vu et les photographies, mais elle n’en tirait aucune conclusion : la preuve matérielle lui suffisait. Il y a là d’ailleurs comme une fatalité de l’expérimentation en parapsychologie. Tant que les chercheurs ne donneront pas la priorité à la modélisation, il y aura toujours des phénomènes paranormaux nouveaux qui les solliciteront, liés aux croyances de l'époque. D’où une fuite en avant, qui fait que le corpus des phénomènes ne cesse de s’accroître sans aucun progrès théorique reconnu par la communauté des chercheurs. Le pire est même atteint avec les expérimentalistes contemporains, qui, à la suite de l’école américaine, ne visent officiellement -en vain- que la reproductibilité [alors que la définition même du psi et son caractère irréeductiblement inhabituel]. A une exception près : des expériences de rétro-PK (modification du passé) ont été tentées et réussies. Mais de là à faire admettre que tous les PK soient de ce type... [NB : l'expérience de Libet est du rétro-Pk reproducitble. Elle est comparable, à propos des sciences humaines, à l'expérience de Michelson et Morley pour les sciences physiques. De là à ce que les chercheurs intéressés, sans aucune formation logique, le reconnaissent...]
4. ESPACE-TEMPS CIRCULAIRE
Une signification ne peut être décrite que circulairement : des perceptions entraînent des conceptions qui entraînent à leur tour des croyances, puis des désirs, des actions, des perceptions, etc. Et sur ce cercle dénotatif fleurissent projections, introjections et phénomènes psi. Un exemple entre mille : là où un observateur nocturne constate une luminescence aérienne très dense entourée d’un halo, le contacté remarque des hublots et des scaphandres transparents, le spirite distingue des cierges et des suaires tandis que le rêveur ordinaire se contente d’imaginer un éclairage a giorno. Une signification ne peut être isolée dans le temps ou dans l’espace ; il n’y a pas à trancher entre la poule et l’oeuf. De ce point de vue, un placebo n’est pas un objet et le patient n’est pas plus dissociable de son thérapeute que l’individu n’est isolable dans une foule.
Si l’espace-temps d’une signification est irréductiblement cybernétique (ce dont convient Méheust à propos de mythe : M., 92, p.VI), cela implique bien un certain solipsisme, mais pas celui que notre auteur distingue (M., 78, p.251 et 274). Non seulement la logique classique n’a rien à dire sur l’intentionnalité (a fortiori sur la signification), mais de plus les logiques non classiques excluent toutes l’inversion temporelle. Or une logique de la signification ne peut être que dialectique et personnaliste, puisque le champ subjectif transmet des intentions (personnelles par définition) du futur vers le passé. Une signification, l’ovni en particulier, est irréductiblement d’origine externe et interne, d’où cette complémentarité stricte entre ostentation et esquive.
Méheust constate que l’ovni se comporte exactement comme s’il connaissait à l’avance les circonstances fortuites où il va se trouver (M., 78, p. 262). En bon français, cela s’appelle une conduite prémonitoire ; on la trouve parfois chez les êtres vivants, souvent chez les artistes, constamment dans une foule, chez les somnambules, chez les créateurs (c'est une manière de les définir) et donc bien sûr chez les créatures imaginaires (comme les personnages oniriques, qu’ils soient ou non matérialisés).
III. LA PORTEE PHILOSOPHIQUE DES APPARITIONS
A. Le phénomène ovni
1. L'HEGEMONIE AMERICAINE
Méheust remarque que le scénario des enlèvements, quasiment tous américains, s’apparente de moins en moins au space opera et de plus en plus à la sorcellerie (M., 92, p.XVI et 105). Ce n’est pas faire injure aux peuples du Nouveau Monde (qui sont à l’origine du phénomène ovni) de dire qu’ils sont jeunes. Au nord, le pragmatisme. " L’âme américaine attend toujours confusément la fin de la pensée. Elle rêve d’un univers où il n’y aurait à la limite que du factuel : actions, faits fortuits, bruits, catastrophes, spectacles, conflagrations, aberrations, rencontres insolites. Et réactions humaines à tout cela : passions, lubricité, interventions de la force et de la volonté pures, elles-mêmes événements, elles-mêmes feux d’artifice. Et s’il y avait pensée, ce serait un fait parmi d’autres " (P.Vadeboncoeur). Mais les Américains sont dualistes ; ils croient aussi en Dieu (à 95%) et au Diable (à 70% ; contre 60% et 20% en France). " Toute cette histoire de NDE (expérience proche de la mort) me fait penser aux ovnis, remarquait un Noir. Les Américains veulent coloniser la mort comme ils le font déjà avec l’espace. Nous n’avons pas de passé, il faut bien que nous nous inventions un futur. " Que nous révèlent de l’avenir ces enlèvements qui occupent maintenant le devant de la scène ufologique ? Du sadomasochisme (M., 92, p.90). Ainsi termina l’Empire romain. Si le soucoupisme me suggère quelque chose, c’est que le mythe américain touche à sa fin. Quant à l’Amérique latine et son réalisme fantastique... : "Le Brésil est un pays d’avenir, disait Claudel, et qui le restera longtemps".
2. UN MYTHE ?
" Si les effets des soucoupes volantes nous paraissent si étranges, c’est parce que ces dernières font exactement ce qu’on attend d’elles, c’est-à-dire qu’elles se manifestent exactement en fonction du type d’étrangeté attendu par le siècle " (M., 78, p.86). Je déduis de cette remarque, parfaitement exacte, que le phénomène ovni relève de la rumeur populaire et n’a donc aucun intérêt historique. Une rumeur, c’est de la spiritualité morte, un renoncement de soi au profit de dieux (internes ou externes) qu’on veut croire autonomes. C'est de la mode. Méheust y voit au contraire un mythe en gestation (M., 78, p.317 et 327 ; M., 92, p.XVI), sans qu’on suive son raisonnement. " Plus les péripéties alléguées heurtent notre sens du possible, dit-il, et plus elles sont banales mythiquement " (M., 92, p.80). D’une part, l’étrangeté d’un récit relève de l’imagination, pas nécessairement du mythe. De l’autre, un sociologue n’est pas en droit de parler de banalité mythique à propos d’un phénomène objectif qu’il n’a pas su ou pu prédire ; c’est là, comme disait R.Aron, de la prédiction a posteriori.
Un deuxième argument qu'avance Méheust est l’importance existentielle fréquente de la rencontre pour un contacté (M., 92, p.108 et 124) : de quel droit sinon du plus fort vouloir faire d’une expérience personnelle, d’une "impérience", un mythe décisif pour l’avenir de l’humanité ? Construire de l’orthodoxie a toujours été le meilleur moyen d’évacuer la morale. Méheust fait ici de la théologie, bien qu’il la dénonce par ailleurs (M., 92, p.VI et 176). En ce sens, l’ufologie ne sert nullement l’humanité, elle sert les ufologues ; tout comme le freudisme ne sert pas les malades, mais les psychanalystes. [Tout comme la politique ne sert plus en France, depuis vingt ans, le pays ou le peuple, mais les politiciens.]
Un troisième argument, le plus solide pourrait-on dire, est le caractère matériel du phénomène (M., 78, p.86). Ce qui renvoie à la parapsychologie.
B. Rapports entre parapsychologie et ufologie
En définissant le phénomène ovni comme l’apparition dans l’espace, momentanée et parfois matérialisée, de schémas mentaux (M., 78, p. 260), Méheust fait entrer celui-ci dans le cadre des hallucinations collectives et des rêves matérialisés étudiés spécifiquement par la parapsychologie. Pourquoi tient-il alors à se démarquer de cette dernière ?
1. INDIVIDUEL ET COLLECTIF
La raison essentielle que Méheust invoque est le caractère collectif du phénomène, alors que la parapsychologie ne s’occuperait que de phénomènes individuels. D’où sa conclusion : le phénomène ovni est irréductible au psi ou encore, ce qui revient au même selon lui, il est le psi par excellence (M., 78, p.293). Cette argumentation ne tient pas. Il existe d’abord un très grand nombre de travaux sur l’aspect collectif du psi (bien plus nombreux que ceux sur les ovnis, et d'une qualité scientifique ou intellectuelle incontestablement supérieure : aucune science, aucune philosophie, aucun art, aucune religion ne s'est désintéressée du problème des coïncidences significatives) ; ensuite et surtout, l’a priori sociologique -innéiste- nie la liberté individuelle (donc la valeur même des travaux réalisés dans cette optique) et renvoie aux calendes grecques l’approche physicaliste du phénomène. Autrement dit, c’est l’individu seul - s'il se considère libre - qui peut, à l'échelle de l'évolution, expliquer le collectif (et non l’inverse), que ce collectif soit mental ou physique. Toute la physico-chimie classique, d'ailleurs, est déductible de la physique quantique (qui privilégie les relations individuelles) et de la relativité restreinte (qui privilégie les situations individuelles). [Une telle affirmation ne relève pas d'un quelconque réductionnisme, mais au contraire du fait irréductible que seul un être libre (qu'il soit particule, homme ou société) peut construire un système de significations cohérent, qu'il porte sur le monde extérieur, intérieur ou les deux à la fois.]
C’est en vertu du principe énoncé ci-dessus qu’on n’a jamais pu (et qu’on ne pourra jamais) démontrer l’innéité d’une structure imaginaire : nous ne constatons chacun une causalité matérielle (contraignante, transcendantale, innée) que parce que notre imagination personnelle peut s’en affranchir, est susceptible donc de finalité spirituelle (libre, immanente, créatrice càd acquise par soi). La psychiatrie ne laisse planer aucun doute à ce sujet : il n’existe aucune maladie mentale, nosographiquement définie, qui soit d’origine génétique. A fortiori, un malade ne peut trouver dans un archétype inné la solution à son problème existentiel. Dans un de ses ouvrages, Jung raconte le rêve d’un de ses patients, à teneur manifestement mythique mais dont la structure lui était inconnue. Or, ajoute-t-il, quelque temps plus tard, il tomba " par hasard " sur la description du mythe en question dans un livre d’égyptologie. La conclusion, inéluctable, est à l’opposé de celle du maître zurichois : d’une part, Jung avait besoin de se persuader de l’innéité des archétypes (il croyait en un Dieu créateur) et, de l’autre, le patient avait besoin d’une telle découverte prémonitoire pour séduire (et donc motiver) son analyste.
Autre exemple : la contagion dans une foule nécessite une participation empathique des individus (ce qui suppose qu'ils aient, au moins temporairement, renoncé à leur moi conscient). Le processus est donc rituel (final) et non technique (causal). Plus généralement, les cas de " télépathie " collective montrent qu’une hallucination collective ne nécessite pas une contiguïté physique et qu’elle se rapporte à une fin commune sémantique (la forme des hallucinations pouvant varier d’un sujet à l’autre).
Un dernier exemple, celui-ci neurologique : on peut agir physiquement à distance sur un cerveau implanté d’électrodes, au moyen d’ondes radio. On a pu ainsi provoquer des hallucinations ou déclencher des automatisme moteurs ; mais jamais on n’a pu imposer une signification. ["Jamais on n'a imposé de significations". Quid alors du syndrome de Stockholm ? La réponse est que cette situation (un danger immédiat de mort) impose des états affectifs globaux, plus primitifs qu'une opinion sémantique libre, en-deça de la raison. Il y a régression. Rendu à lui-même, l'individu recouvre aussitôt son jugement personnel.]
De même avec les psychotropes ou le lavage de cerveau. [On connaît bien sûr le raisonnement fasciste, repris par le capitalisme : pour imposer une signification, il suffit de tuer les opposants. Comme s'ils ne renaissaient pas constamment !]
2. L'APRIORISME METAPHYSIQUE
Il existe une seconde raison au rejet par Méheust des acquis de la parapsychologie, et beaucoup plus importante car affective.
Un phénomène psi ne prouve rien de plus que la croyance de celui qui en témoigne ; la preuve d’une transgression de lois physiques connues est ici d’ordre moral et non physique (par nature créatif, le psi ne peut par définition être reproductible). Or ce qui frappe chez Méheust et les ufologues, comme chez les chercheurs spirites ou les spécialistes catholiques des apparitions mariales, c’est la censure au second degré qu’ils exercent autour du phénomène qui les intéresse ; car, sur le fond, les théologiens disent exactement ce qu’attend leur communauté (sans quoi ils ne seraient plus considérés comme tels). Le phénomène conforte chez eux une certaine croyance transcendantale, latente ou non, et propre à leur culture ; aussi, tout aspect du phénomène qui y contreviendrait doit être officiellement considéré comme négligeable ou aberrant, et officieusement comme dangereux. Quoi qu’ils en disent, ce n’est pas du tout l’explication du phénomène qui les intéresse, mais le phénomène lui-même en tant que symbole " numineux " (d’une volonté cosmique), lourd de révélations miraculeuses dont ils connaissent en fait déjà la teneur. Avant tout, ils aiment leur phénomène ; ils s’aiment à travers lui.
[Ce reproche d’ailleurs peut s’adresser à la plupart des chercheurs dès qu'ils entendent dépasser, d'une manière ou l'autre, leur spécialité. Pour cela, il faut nécessairement remettre en cause certains des présupposés fondamentaux de celle-ci. Combien se contentent simplement d'extrapoler et de situer à un niveau métaphysique ces postulats ! On peut même affirmer que la plupart des travaux épistémologiques ne sont qu'une simple projection fantasmatique d'habitudes professionnelles... quand ce n'est pas de troubles mentaux ou de débilité philosophique : les psychanalystes lacaniens en sont un exemple caricatural. Le pire, en France, est atteint avec le neurobiologiste Changeux, professeur au Collège de France, incapable de comprendre le b-a-ba de la morale et que le gouvernement a nommé pour ces excellentes raisons président du Comité national d'éthique médicale !
Pour en revenir aux ovnis, il est parfaitement illusoire d'espérer en rendre compte par une science déjà établie. Il faut non seulement prendre des risques aussi bien scientifiques que métaphysiques, mais même se convaincre qu'il s'agit des mêmes. Si mythe il y a, c'et celui, scientiste, du matérialisme occidental. Avec son ethnocentrisme, Méheust entend asseoir l'illusion de l'intelligence artificielle.]
Ainsi Méheust n’ignore pas les travaux expérimentaux, considérables, que les parapsychologues ont effectué sur l’ectoplasmie et qui portent à la fois sur ses aspects physiques, physiologiques, psychologiques et sociologiques. Méheust n’ignore pas non plus que certains ufologues ont tenté et réussi une approche expérimentale du phénomène ovni. Il n’en parle tout simplement pas. Pas une ligne. Rien non plus sur le finalisme immanent, l’inversion temporelle et la transmission d’intentions, au coeur pourtant du problème et qui ont donné lieu à d’innombrables publications dans les disciplines les plus diverses. Rien enfin ou presque -bien que Méheust soit philosophe de formation- sur les métaphysiques compatibles, explicitement ou non, avec les phénomènes psi ou ovni.
3. SCIENCE ET DESTINEE
Toutes les apparitions, quels que soient leur lieu ou leur époque d’origine, ont les mêmes propriétés physiques et psychologiques. Tous les phénomènes psi contreviennent de la même manière à la causalité ; aucun donc ne relève d’une science de type causal.
Cette dernière expression n’est pas tautologique. D'une part, les sciences humaines se heurtent à un nombre infini de variables et c’est pourquoi toute prédiction relative à une évolution, à une complexification future y est impossible. [Les gènes sont permissifs, mais pas déterminants. Ils déterminent négativement (comme toute structure matérielle : cf. mon article "Animisme et Espace-Temps" p.6). D'où l'infinité des facteurs causals trouvés en sciences humaines, qui ne sont jamais que des moyens surdéterminés par une fin librement choisie par un individu (ou un groupe particulier) et donc, pour autrui, objectivement inconnu, physiquement indéterminable.]
Mais elles sont capables de rétrodiction à partir des objectifs qu’elles se donnent : ce sont des sciences à la fois morales et historiques, tout comme l’évolutionnisme et la cosmologie [voir ce que je dis en II.intro]. D'autre part, l’efficacité d’une science peut être purement descriptive ; René Thom, l’un des plus grands épistémologues contemporains, a fortement insisté sur ce point. Et c’est bien l’obligation dans laquelle semble se trouver le scientifique quand il veut traiter la signification en général.
Mais, pour être crédible, il doit paradoxalement la définir impérativement comme personnelle. De plus, toute signification -même habituelle- étant simultanément causale et finale, il est parfaitement illusoire d’espérer en rendre compte avec les sciences habituelles. Construire de l’imaginaire sur l’imaginaire comme le fit Jung ou de la physique sur la physique comme le font encore certains ufologues est une démarche sans espoir. Le problème est d’inventer une science de la complémentarité, indifféremment lisible comme une psychologie de la matière ou une physique de l’imaginaire.
L’ambition de Méheust, au fond, est de rapporter le phénomène ovni à des " causes subjectives ". Mais l’association de ces deux termes est aporique. Il y a d’une part une finalité (subjective) qui, localement et progressivement, surdétermine des causes (objectives) ; d’où la créativité, les mutations, le psi, l’Histoire. Et il y a, complémentairement, une causalité (collective) qui, globalement et dégressivement, surdétermine des fins (individuelles) ; d’où la raison, l’imagination réaliste, la mémoire, les sciences dures et la Mort. C’est d’ailleurs pourquoi le complémentarisme ne saurait être seulement une métaphysique expérimentale ; il doit être d’abord, pour chaque chercheur, une discipline de son propre destin.
François FAVRE
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BIBLIOGRAPHIE
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Jung (C.G.), Un Mythe moderne, Gallimard, Paris, 1961 ; Synchroncité et Paracelsica, Albin Michel, 1988.
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Méheust (B.), Science-Fiction et Soucoupes volantes, Mercure de France, Paris, 1978 ; Soucoupes volantes et Folklore, id., 1985 (réédité sous le titre En soucoupes volantes : vers une ethnologie des récits d’enlèvement, Imago, Paris, 1992).
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