PSITT!  N°45, Avril 1986 :

Notes de lecture, par Pascal Le Maléfan, p.12-16.

   Lorsque j’ai eu l’intention d’écrire ces notes de lecture, je pensais aborder tous les ouvrages que j’avais pu lire traitant de près ou de loin de la parapsychologie. En fait, au moment de me mettre au travail, j’ai opéré une sélection car j’estime que certains d’entre eux ne valent même pas la peine d’une critique – du moins dans le sens où je l’entends, c’est-à-dire qui puisse apporter quelque chose de plus. Ces écartés sont au nombre de deux. Il s’agit de Superstition et fausses sciences de Bertrand Solet, Editions Messidor/La Farandole, 1985, et de Le paranormal d’Henri Broch, Le Seuil, 1985.

   Je voudrais tout de même signaler une chose. Ces deux auteurs, s’ils ont une pensée rationaliste, n’en sont pas moins de fins rhétoriqueurs utilisant perversement l’amalgame, ce qui a pour effet une confusion dans la définition de l’objet de la parapsychologie. Dans ce sens, on peut grandement s’interroger sur l’emploi du terme « paranormal ». De quoi veut-on parler ? Que désigne-t-il ? Que signifie ce glissement sémantique – autant là chez Broch que chez de nombreux « parapsychologues » (ou paranormologistes) ? Sans doute ceci n’est pas étranger à une crise interne de la recherche en parapsychologie – qui lui est inhérente depuis son début -, à savoir qu’elle ne relève d’aucune discipline spécifique en même temps qu’elle convoque une pluralité d’entre elles[8]. Il est donc urgent de redéfinir un domaine qui tire sa légitimité, de façon paradoxale mais non contradictoire, d’être un champ limite et complexe.

   Pour l’heure, quelques ouvrages méritent, eux, d’être présentés. Ils sont pluriels et ont tous comme spécificité d’être à la limite de leur champ théorique (ici celui de la psychanalyse[9]).

Journal clinique, S. Férenczi, Payot, 1985.

   Le « Journal clinique » écrit en 1932 par Férenczi, élève de Freud, est une suite de petits textes sur sa pratique d’analyste. Il est tout à la fois recueil de réflexions cliniques ou théoriques et journal de bord des états d’âme d’un analyste iconoclaste. Parmi ces réflexions, on trouve plusieurs allusions aux phénomènes « psychiques ». Férenczi, depuis longtemps – avant même de devenir analyste[10]-, s’est intéressé à ce domaine. Ici, il en parle car il y est confronté dans sa pratique. Trois points sont relevés qui lui servent à avancer quelques thèses. Le premier : que la situation de transfert favorise l’émergence de phénomènes psychiques. Le deuxième : qu’il existe un dialogue d’inconscient à inconscient. Le troisième, permettant d’ « étayer » les deux autres : que le sujet producteur de ces phénomènes utiles autrement son corps, qu’il a un autre corps.

   Reprenons ces trois points et voyons de quelles situations ou de quels exemples ils sont tirés.

   Les patients dont il est question dans ce journal « plongent » fréquemment dans une sorte d’état de transe (avec l’impression d’ « être hors-de-soi »), partagé en partie par Ferenczi, où les transferts sont massifs. La transe devient ainsi un processus transférentiel ou, inversement, le transfert produit la transe. L’analyste et le patient sont alors dans un état de « réceptivité » plus affinée. C’est un « dialogue relaxé » selon Férenczi, laissant passer la sympathie ou l’antipathie. Cette réceptivité existe également, lorsque deux personnes conversent, quand elles perçoivent de façon inconsciente les manifestations inconscientes de chacune d’elles.

   On peut se rendre compte qu’il devançait les théories actuelles de la communication[11]. Mais la transe et le transe-fert ne suffisent pas. Férenczi ajoute, pour expliquer la « réceptivité », deux causes liées, l’une organique, l’autre finaliste. En effet, le corps qui perçoit – ou qui émet – est un corps « hypersensible », encore inconnu des physiologistes, qu’on rencontre dans divers domaines et se révèle dans certaines situations, par nécessité. Chez le fou (particulièrement le paranoïaque), hypersensible, qui perçoit réellement des informations venues d’autres psychismes, alimentant en partie son délire de persécution, projection sur l’autre de sa peur interne. Chez l’enfant dont la personnalité n’est pas « rigidifiée » et qui est en « résonance avec le monde », ce qui lui permet d’être « sensible à des processus qui se déroulent hors des perceptions sensorielles (clairvoyance) », « de prendre en charge l’expression des volontés étrangères (suggestion à distance) »[12]. Chez le médium enfin dont les capacités médiumniques traduisent une régression à cette personnalité infantile. Le corps médiumnique est dans ce cas un corps extraordinaire, c’est-à-dire qu’il sort des normes des représentations corporelles reconnues et admises. C’est un corps « performant » réutilisant les sens (surtout l’odorat dit Férenczi) pour percevoir. Cette perception est situationnelle, finaliste explique-t-il, car, hors de l’état de transe dans l’analyse, elle émerge dans des moments de danger extrême, de grande détresse, de danger de mort ou d’agonie. Elle peut aussi survenir chez n’importe qui. Le mécanisme inconscient à l’œuvre serait le suivant : les affects du Moi, dans des situations évoquées ci-dessus, s’en détachent pour se transformer en une « intelligence dépourvue d’affects, avec une sphère d’action beaucoup plus vaste », une « intelligence surprenante de l’inconscient »[13].

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L’Ange et le Fantôme. Introduction à la clinique de l’impensé généalogique, Didier Dumas, Editions de Minuit, 1985.

   Didier Dumas est également analyste, plus spécifiquement analyste d’enfants. Son livre tente de démontrer deux réalités incontournables de la pratique. La première est que l’enfant et sa symptomatologie sont le produit d’une généalogie, et que celle-ci a une histoire inscrite dans l’inconscient. La deuxième est que dans le cours des cures, au niveau contre-transférentiel, se font jour des phénomènes bizarres signalant à l’analyste que la dimension généalogique de son patient est à prendre en compte. Respectivement, il les nomme le Fantôme et l’Ange. Ces réflexions tirent leur substrat des théories de Nicolas Abraham[14], analyste aujourd’hui décédé, ayant beaucoup travaillé sur l’importance du symbole et de la généalogie et ayant avancé le premier la conception du Fantôme, liée à une formation inconsciente différente du refoulement : la crypte. Pour Abraham, et pour Dumas donc, le Fantôme est « une invention des vivants… dans le sens où elle doit objectiver, fût-ce sur le mode hallucinatoire, individuel ou collectif, la lacune qu’a crée en nous l’occultation d’une partie de la vie d’un objet aimé. Le fantôme est donc, aussi, un fait métapsychique. C’est dire que ce ne sont pas les trépassés qui viennent hanter mais les lacunes laissées en nous par les secrets des autres »[15].

   L’objectivation-symptôme (pour le présent ouvrage, il s’agit de phobie, de mutisme ou de l’autisme de l’enfant) est provoquée par une communication des inconscients, de façon occulte dit Dumas et selon les enjeux familiaux, à travers les générations. Le sujet devient ainsi le siège des blessures narcissiques d’un parent disparu, son inconscient se chargeant de l’inconscient de ce défunt. Mais le Fantôme a pour destin de ne jamais venir à la conscience, d’être en-deçà ou au-delà du dicible se signalant par des maux ou d’autres mots, des « acting » ou des silences absolus, d’être un élément inducteur au service de la pulsion de mort.

   C’est à ce niveau qu’intervient l’autre réalité, l’autre figure : l’Ange. L’Ange est ces moments « d’éclaircie » chez le patient – mais aussi chez l’analyste car il se rencontre dans la situation transférentielle – qui sont autant d’appels à la compréhension de l’autre, lui assignant de mettre des mots pour « décrypter » le message inconscient qui n’a jamais pu se symboliser. Comme le Fantôme, l’Ange agit en dehors des mots, pour prévenir, dit Dumas, que quelque chose n’a pas été entendu ou va venir. Agir en dehors des processus de parole (non pas de langage), c’est faire passer un message par l’intermédiaire de ces « phénomènes transférentiels/contre-transférentiels bizarres » (aux effets bizarres) qui « n’ont pas voix au chapitre dans les tribunes théoriques… et c’est dans les couloirs de ces tribunes qu’on en parle entre confrères ». Et l’auteur de les énumérer : « Soit on a eu la dérangeante impression d’avoir été confronté en séance à un phénomène de transmission de pensée, soit encore on ne comprend rien à des sensations bizarres… »[16].

   Si au niveau clinique ces indices sont précieux, surtout lorsqu’on s’occupe d’enfants autistes qui ne parlent pas mais « transmettent », il n’est pas évident d’accepter ce type de communication. Ceci, pour Dumas, en raison de deux facteurs : pour qu’il « dévoile (…) du même coup l’impensé freudient en ce domaine[17]… risquant donc de nous conduire jusqu’à la perte de tous repères théoriques et qu’il provoque «(une) résistance à reconnaître un message qui nous parvient par d’autres voies que celles de la parole… »[18].

   En tout état de cause, ces scrupules ne sont pas l’affaire des patients, les autistes « agissant » perpétuellement cette façon de communiquer (voyance et télépathie) car, conclue Dumas, ils « préservent » en fait une communication devant avoir existé chez le « bébé avant que la maîtrise du langage ne la refoule »[19]. Ils n’en ont rien à faire que ces phénomènes soient hors-paradigme, qu’ils soient limites et explorent les limites des théories. Ils démontrent que la communication et le corps ont des raisons (des nécessités) que la raison ne re-connaît pas.

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   Le troisième texte dont je rendrais compte ici est un article de Freud resté jusque là inédit en français, faisant partie d’un recueil paru aux P.U.F. en 1985 sous le titre de

Résultats, idées, problèmes, I, 1890-1920.

Il est intitulé : « Une prémonition onirique accomplie » et est daté du 10 novembre 1899.

   Il s’agit d’une anecdote racontée sans doute par une patiente de Freud. Cette dame a fait un rêve où elle rencontre une personne précise à un endroit précis. Le lendemain, elle rencontre effectivement cette personne à cet endroit. La dame en question en conclue qu’elle a fait « un rêve prophétique ». Face à cette « croyance », Freud, qui a toujours eu une position ambivalente quant aux phénomènes dits occultes[20], s’efforce, en se servant de l’interprétation qu’il peut donner des symptômes névrotiques, de démontrer et de démonter une telle conviction.

   Ayant précisé que la rencontre ne semblait pas déterminée par un motif futur, qu’il n’y avait pas de preuve que le rêve eût été remémoré avant celle-ci, Freud en vient à la proposition suivante – qu’il invite la dame d’accepter sans réticence – selon laquelle ce rêve fut créé après-coup, au moment où la dame rencontre la personne. Pour expliquer cela, il donne des aperçus biographiques de cette patiente. Elle avait deux amis s’appelant tous les deux Dr K. L’un était le médecin de famille (et la personne du rêve), soignant son mari, l’autre un admnistrateur-avocat avec qui elle eut une relation amoureuse passionnée mais sans doute platonique en raison des convenances. Cette « brave » dame avait comme habitude d’attendre les visites de e dernier, de les désirer très fort et d’avoir eu une fois la chance de le voir arriver juste après avoir pensé à lui. Il n’en fallut pas plus, nous dit Freud, pour qu’elle eut dès lors la conviction que sa pensée était toute-puissante. C’est d’ailleurs le scénario qu’il propose pour « comprendre » le rêve prophétique : depuis quelques jours la dame attendait cet ami (ceci se passe plusieurs années après la relation passionnée évoquée tout à l’heure), celui-ci n’est pas venu ; elle fait alors des rêves nostalgiques du temps de sa passion, rêves qui sont en relation avec cette fameuse apparition correspondant à son désir, mais rêves dont le contenu est refoulé car représentant un désir coupable (elle est mariée). C’est ici qu’intervient la réalité extérieure, le hasard objectif externe pourrait-on dire, en la personne de l’autre Dr K., l’autre ami et médecin de famille. Dans la rue, par hasard, elle le rencontre ; cette rencontre éveille le souvenir du rêve de voir l’ami attendu arriver et provoque, par déplacement, la conviction qu’elle a bien rêvé la nuit précédente d’un rendez-vous avec le Dr K. Le tour de passe-passe (ou le travail de l’inconscient) consiste en ce que le Dr K.– médecin remplace, dans la conscience, le Dr K.– ami attendu, représentant refoulé. En conclusion, Freud avance que le « prétendu rêve prophétique », créé après-coup, est une forme de censure (la conviction-écran n’est pas adéquate au vrai désir et, paradoxalement, une forme d’accomplissement de ce même désir (par association, mais en étant déformé, l’objet du désir est présent dans la conscience).

   La réflexion naïve que l’on peut avoir (et que j’ai eue) à la lecture de ce texte est que Freud n’a pas choisi la solution la plus facile pour « expliquer » ce rêve. A la relation purement phénoménologique de sa patiente (mais aussi partisane), il oppose une conception (également partisane) décrivant une situation dans laquelle le phénomène trouve sa raison dynamique d’être, à savoir d’être causé par un conflit inconscient[21]. Mais on serait mauvais juge si l’on pensait que cette position est rationnelle, rationaliste et causaliste, voire bornée. Ce serait ne pas s’apercevoir qu’elle lui permet d’avancer un autre type de causalité : la causalité psychique inconsciente. Si l’on y regarde de plus près, elle est aussi « extraordinaire » que l’hypothèse d’une perception d’informations par avance : elle indique que le temps psychique sait fonctionner à rebours du temps objectif : c’est l’après-coup. Cette notion est une notion clé de l’édifice psychanalytique. C’est elle, plus que tout autre, qui fait une coupure épistémologique et ouvre un nouveau paradigme : celui des problèmes types et des solutions types propres à la situation analytique. Parmi ces problèmes et ces solutions, on trouve également, et dans la même année : 1899, un autre concept précisant le paradigme : le souvenir-écran. Là le temps psychique agit de façon rétrograde ou par anticipation.

   Malgré cela, il serait également d’un mauvais jugement de penser que les conceptions freudiennes épuisent le sujet de la prémonition. Car le paradigme freudien avance ici sa limite, il dé-limite un objet : l’inconscient et ses effets ou ses formations qui n’est pas forcément l’objet qui cause toute prémonition (ou tout autre effet dit parapsychologique) même s’il y participe sans aucun doute.


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[1] En version originale et commenté par Croiset. Une copie, toujours en VO, se trouve en la possession du Pr Dierkens, de l’université de Bruxelles.

[2] Rosemary Brown. En communication avec l’au-delà. Paris : N.O.E., 1971.

[3] Cf. J.H. Pollack, Les yeux du miracle, Planète, Paris, 1965, p.99.

[4] « Le percipient », dans la terminologie de Tenhaeff.

[5] En effet, le rêve (au sens large) s’organise souvent, dans le temps et l’espace, à partir d’un détail concret, ressenti souvent a posteriori comme absurde. D’autre part, les types d’image associés aux différentes percipiences varient d’un médium à l’autre ; et comme l’on sait qu’il n’y a aucune différence psychologique dans l’élaboration imaginaire des différentes percipiences (qu’il s’agisse de rêves, d’ESP ou de souvenir), force est de conclure que ces différences tiennent à des rationalisations secondaires propres à chaque médium (cf. l’association avec des émotions « passées »).

[6] Le sympathique médium Raymond Réant ne s’embarrasse pas d’un tel raisonnement : il prétend simplement, à tort, ne jamais réussir de prémonitions.

[7] Les cas de prémonitions d’accident personnel étudiés sous l’angle psychanalytique corroborent ce jugement de bon sens. Ainsi les personnes qui ressentent la prémonition d’accident comme une contrainte, s’avèrent des personnalités fatalistes. D’autres, au contraire, éviteront l’accident perçu par prémonition grâce à cette « pré-information » ; tout se passe alors comme si elles voulaient être pré-informées pour éviter l’accident. On trouvera des cas de ce genre dans l’ouvrage de L.E. Rhine : « Les voies secrètes de l’esprit » (Fayard, Paris, 1970), pages 217 et suiv. Une telle constatation vaut bien sûr pour des groupes sociaux, et même des civilisations.

[8] D’autre part, de plus en plus aujourd’hui, des chercheurs s’intéressent à la parapsychologie sans se dénommer « parapsychologue ».

[9] J’espère pouvoir présenter bientôt d’autres ouvrages qui ne relèvent pas essentiellement de la théorie psychanalytique.

[10] Cf. l’ouvrage de Cl. Lorin, « Le jeune Férenczi », Aubier, 1983.

[11] Elles proposent d’ailleurs un modèle pour comprendre les communications « extra-sensorielles ».

[12] p.134-135.

[13] p.51 et p.161.

[14] cf. L’Ecorce et le Noyau, N. Abraham & M. Torok, Aubier, 1978.

[15] op. cit. in : « Nodule sur le fantôme ».

[16] L’Ange et le Fantôme, p.32.

[17] Il dira plus loin, à propos du Fantôme et de la communication d’inconscient à inconscient, « les points aveugles de la pensée freudo-lacanienne », pp.113-114.

[18] op. cit.,p.45.

[19] Ceci reprend une proposition de N. Fodor à propos du fœtus. Cf. son ouvrage « The Search for the Beloved », New York, Hermitage Press, 1949. Egalement celle de Férenczi citée plus haut.

[20] Cf. L’ouvrage de C. Moreau, Freud et l’occultisme, Privat.

[21] En 1905, dans la revue suisse « Archives de psychologie » (T.IV, pp.58-72), Théodore Flournoy expose un cas similaire sous le titre « Note sur un songe prophétique réalisé ». L’interprétation n’est pas ici fonction d’un conflit inconscient refoulé mais d’une disposition « sensitive » subconsciente.