[Article original, partiellement publié dans Dossiers d'informations médicales et paramédicales, Livre de Paris, 1998, tome 3 et qui est un résumé de l'état actuel de mon ébauche de livre "Rêve, société et Médecine"]

 

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LE REVE : histoire, interprétation et psychothérapie

Par François Favre

 

A. Introduction

B. Les sociétés primitives

C. La civilisation gréco-romaine

D. L'Europe du Moyen Age au XIXe

E. Les psychologies de l'inconscient

F. La psychophysiologie

G. Les psychothérapies dynamiques

H. Espace/temps et psychosomatique

I. Conclusion

 

A. INTRODUCTION

Dans toutes les cultures, le rêve a été et est encore considéré comme un moyen privilégié d'orienter favorablement le destin, qu'il intéresse l'individu, un groupe social ou un empire, que cette entité soit bien portante (il s'agit alors de prévenir le mal) ou malade (il s'agit alors d'en guérir), que les actes qu'il engendre portent sur un événement ponctuel ou s'étendent sur le long terme. Pour rendre compte de son étrangeté, beaucoup d'entre elles "ont conçu implicitement un monde imaginaire doté de propriétés spécifiques que révèle la façon dont elles subissent les songes ou agissent sur eux. Chacun a imaginé des modes de communication entre ce monde-ci et cet autre monde, chacun a supposé que l'on peut pallier le caractère éminemment aléatoire du rêve et modifier ses prévisions" (M. Perrin).

Le rêve est-il purement gratuit ou a-t-il un rapport étroit avec la réalité ? Comment l'interpréter ? Est-il seulement apprivoisable ? Quels sont ses rapports avec la médecine ?

La distinction moderne entre maladies mentales et physiques apparaît justifiée : leur nature est a priori très différente, et donc les soins qu'elles nécessitent. Mais l'être humain est un tout psychosomatique. C'est pourquoi, à côté de spécialistes de l'un ou l'autre type de maladies (les biomédecins et les psychothérapeutes), on trouve des praticiens qui entendent soigner l'ensemble corps/esprit des patients (cas des thérapies animistes), agir sur le corps à partir de l'esprit (médecines parallèles) ou, à l'inverse, agir sur l'esprit à partir du corps (psychiatrie biologique).

Agir sur le corps, c'est agir sur l'aspect le plus local d'un être humain, mais aussi le moins original. Agir sur l'esprit, c'est au contraire plonger dans l'imaginaire, domaine immense et non localisable où fleurissent des croyances souvent uniques. Qu'ils émanent du thérapeute ou du patient, les rêves ont servi, dans toutes les cultures, à ce dernier but.

Après avoir décrit comment fonctionne le rêve dans les sociétés primitives, nous parcourrons l'histoire du rêve en Occident, puis présenterons ses usages thérapeutiques et les théories qui en rendent compte. Nous terminerons par quelques réflexions philosophiques, seule approche suffisamment vaste pour lui rendre pleinement justice.

 

B. LES SOCIETES PRIMITIVES

1. La complémentarité

L'espèce précède le groupe social, et le groupe social l'individu. Dans les sociétés primitives, le rêve appartient d'abord au groupe et produit fondamentalement de la culture. Mais à mesure que les individus s'émancipent, le rêve est moralement contesté. Les instances sociales réagissent alors et imposent leur propre interprétation des rêves. Partout on observe des phénomènes de censure. Au point même, cas de notre société actuelle, que c'est désormais la culture qui fabrique le rêve.

Contrairement à notre sentiment d'adulte occidental, le primitif - comme l'enfant ou le créateur - n'éprouve pas la réalité comme un donné. Il ressent au contraire une incertitude quant à la nature de sa présence. La magie, structure sociale essentielle, lui permet à la fois de constituer une réalité objective (les autres) et un imaginaire privé (le soi) ; et, en empêchant cette réalité et cet imaginaire de se dissoudre à nouveau dans les limbes de l’affectivité, elle crée progressivement des individus. C'est dans cette perspective que la plupart des sociétés reconnaissent deux composantes principales à la personne humaine : le corps et l'âme (Figure 1). Le rêve est fréquemment conçu comme "le vagabondage nocturne de l'âme, la maladie comme son errance prolongée, la mort comme son départ définitif" (M. Perrin).

2. Rituel et technique

"L'efficacité de la magie implique la croyance en la magie" (Lévi-Strauss), ce qui ne veut pas dire la capacité de s'illusionner mais celle de réaliser ce qui est a priori objectivement impossible. Cela suppose une conviction morale ("je dois donc je peux"), qui peut d'ailleurs être inconsciente, et exige des processus rituels.

Une technique peut fonctionner même sur un sujet comateux ; un rituel ne fonctionne que par une participation, une croyance active du patient. Autrement dit, le résultat d'une technique est de l'ordre du probable, celui d'un rituel de l'ordre de l'improbable. En fait donc, un psychothérapeute n'est efficace, comme un praticien de médecines parallèles, que si le patient croit à ses méthodes : ce type de médecine est nécessairement personnalisé. Toute thérapie prenant le rêve pour base de départ est de l'ordre du rituel. La qualité du biothérapeute, au contraire, tient d'abord à ses connaissances objectives. Ce type de médecine existe aussi, bien sûr, dans les sociétés primitives ; mais elle n'est pas ici l'objet de notre propos (Fig. 2).

Dans des sociétés où l'individualisme n'a pas encore cours, les capacités de l'individu sont strictement corrélées à son statut social : qu'il soit cru chaman et il guérira, qu'il soit rejeté socialement et il mourra physiquement.

Le cas suivant a été recueilli par l'anthropologue américain Franz Boas. Un esquimau nommé Quesalid ne croyait pas aux pouvoirs des chamans et décida de fréquenter leur groupe afin de les démasquer. Il apprit ainsi tous leurs trucs. Mais avant même qu'il ait pu les dénoncer, sa fréquentation assidue de ce groupe étant connue, il fut convoqué par la famille d'un malade qui avait rêvé de lui comme son sauveur et qu'il guérit par sa seule présence. Il attribua aussitôt cette guérison à la ferme croyance du rêveur en son rêve. Les autres chamans contestèrent alors son pouvoir et le défièrent. Or il triompha publiquement d'eux. L'un de ces chamans, désespéré, le fit chercher par sa fille et lui demanda, de peur de mourir de honte, de lui révéler son secret. Quesalid refusa de parler (il aurait eu encore plus honte). La même nuit, ce chaman disparut avec toute sa famille. On le revit un an plus tard : comme sa fille, il était devenu fou. Et trois ans plus tard, il mourut.

Comme le constate Lévi-Strauss, Quesalid n'était pas devenu un grand sorcier parce qu'il guérissait les malades, il guérissait ses malades parce qu'il était devenu un grand sorcier. C'est en fait l'histoire de tous les psychothérapeutes.

3. Chamanisme et sorcellerie

La vision complémentariste de la maladie (détermination réciproque du réel et de l'imaginaire) se simplifie souvent en deux conceptions antagonistes. La plus archaïque y voit un manque, en général le départ de l'âme ou son rapt par un esprit surnaturel : le chaman pratique alors "verticalement" l'endorcisme (qui permet de retrouver le perdu dans le temps). Dans la sorcellerie, la maladie est due à l'introduction d'un élément pathogène dans le corps : le guérisseur pratique alors "horizontalement" l'exorcisme (qui fait disparaître l'étranger dans l'espace, qui supprime la possession due à un esprit naturel).

En général, les sociétés chamaniques - les moins assurées de leur présence au monde - pensent que la réalité est un produit du rêve des Ancêtres (des dieux). Que la réalité soit l'effet d'une projection de forces mentales n'a rien pour étonner : c'est, étendu à l'échelle cosmique, le principe de toute action intentionnelle, qui va, par convergence, du chaos à l'ordre. Un monde sans intention (celui dont traite la physique occidentale classique) ne peut aller que de l'ordre au chaos, il ne peut rien créer de sensé, il n'a pas d'histoire.

4. Le monde imaginaire

Dans les sociétés chamaniques, le rêve ordonne le passé et décide de l'avenir. Cette inversion temporelle est conforme à notre conception subjective de l'intentionnalité : la fin rétrodétermine les moyens. Chaque rêve qui semble se rattacher de quelque façon à une maladie est considéré comme l'expression prémonitoire et pathognomonique de cette maladie.

Chez les Mohaves, chaque type de maladie a été rêvé au moment de la création. Tout cas actuel est donc une copie du précédent mythique et une réalisation de la prophétie que cette maladie prototype représentait. Lorsque les armes à feu firent leur apparition et infligèrent des blessures par balles, un chaman rêva bientôt qu'il avait été témoin de la phase prototype de la création relative à de telles blessures et à leur guérison. Ces nouveaux rêves modifient donc le mythe, tout comme la découverte d'un nouveau fossile impose la mise à jour d'un manuel de paléontologie publié antérieurement.

En mélangeant passé et futur réels, le rêve primitif se révèle comme l'expression d'une histoire collective toujours renouvelée, comme l'invention d'un monde imagé aussi prégnant que le monde actuel et dont le caractère fondamental est d'être situé dans le temps, ce que nos physiciens relativistes modernes appellent "l'Ailleurs" et que les primitifs nomment souvent "le Monde autre" (Fig. 3).

 

C. LA CIVILISATION GRECO-ROMAINE

Contrairement aux sociétés sans écriture où il est pris au premier degré comme un ordre à exécuter (rêve "conatif" ou injonctif), le songe dès les débuts de la société grecque n'est déjà plus considéré comme sacré - véridique - que s'il annonce un futur réel (rêve "pré-cognitif"). Plus généralement, le rêve est désormais un message à décrypter, qui comporte un sens caché et parfois un piège. La civilisation bascule alors dans le réalisme : le rêve ne peut plus être que vrai (réel) ou faux (imaginaire).

A mesure que la société grecque évoluait, les rôles dévolus au monde imaginaire se différenciaient. Aux voyants sacrés (les pythies) ou profanes (les oniromanciens), chargés de lire l'avenir obscur des songes, s'opposaient les prêtres ou les guérisseurs, chargés de soigner les maladies. Mais aux temples d'Esculape, dieu de la médecine, les deux étaient combinés. Ces cliniques de l'Antiquité, répandues dans tout le bassin méditerranéen et dont le succès dura plus de mille ans, offraient une cura animæ, une psychothérapie, à partir d'un rituel d'une prodigieuse étrangeté qui explique à lui seul les résultats miraculeux obtenus. De telles pratiques médico-religieuses, moins étranges cependant, s'observent toujours en Inde, en Chine et au Japon.

Aux premiers temps des pratiques incubatoires, on assistait à des cures miraculeuses (comme à Lourdes actuellement), la guérison ayant lieu en même temps que le rêve thérapeutique. En voici trois exemples, relevés sur des stèles de temples :

- Timon de ... avait été blessé sous l'œil par une lance. Il eut un rêve où Esculape, ayant comprimé une plante, lui en versait le suc dans l'œil. A son réveil, il s'avéra guéri ;

- Gorgias d'Héraclé fut atteint en combat d'une flèche au poumon. Durant un an et demi, il fut si malade qu'il remplit soixante-sept cuvettes de pus. S'étant endormi dans le dortoir sacré, il eut un songe où le dieu lui retirait du poumon la pointe de la flèche. Quand le jour parut, il sortit guéri, portant la pointe dans ses mains ;

- Alkétas d'Aliké, devenu aveugle, vit la nuit en rêve le dieu lui toucher les paupières. Aussitôt éveillé, le malade distingua alors les arbres du sanctuaire. A l'aube, il était parfaitement guéri.

Plus tard, les rêves proposaient des remèdes applicables immédiatement. Ainsi, un pèlerin nommé Lucius était affecté d'une si vive douleur à un côté qu'il déclara souhaiter la mort. L'oracle d'Esculape, consulté, fit un rêve qui prescrivait au patient de prendre de la cendre sur l'autel, de la mêler à du vin et de se l'appliquer sur le côté. Lucius s'empressa d'exécuter l'ordonnance et fut immédiatement guéri. (Certains guérisseurs occidentaux contemporains opèrent de la même manière.) Aux derniers temps de la foi, les rites ressemblaient plutôt à de simples consultations médicales.

Le christianisme reprit à son compte ces procédures thérapeutiques : retraites, faste cérémoniel, confessions, pèlerinages, tombeaux de martyrs, reliques sacrées, apparitions, légende dorée, tout fut bon jusqu'à ce que les techniques de la biomédecine dépassassent les performances aléatoires des rituels (religieux ou profanes) de la médecine traditionnelle.

 

 

D. L'EUROPE CHRETIENNE

L'Eglise du Moyen Age est à la fois terrifiée et fascinée par le rêve. Contre la tentation "païenne" (magique, polythéiste) de rendre le monde invisible aussi matériel que possible, l'Eglise affirme la spiritualité absolue du monde imaginaire et le met hors de portée. Elle reprend à son compte la distinction islamique entre rêves vrais, envoyés par Dieu et reçus par ses représentants officiels, et rêves trompeurs envoyés par le diable. Mais comme la distinction pratique entre les deux est impossible, l'Eglise préférera finalement en détourner ses théologiens. Et le peuple. Peine perdue malgré procès et bûchers, qui dureront, relayés par les Etats, jusqu'à la fin du XVIIIe siècle.

Saint François d'Assise (1181-1226) voulait fonder un ordre apostolique conforme à la vie évangélique : ce que Pierre et Paul avaient pu pratiquer - annoncer la Bonne Nouvelle tout en se nourrissant de la charité publique - devait être toujours praticable. Mais il n'ignorait pas la résistance qu'il rencontrerait à Rome. En s'y rendant avec ses frères, il rêva une nuit qu'il rencontrait sur la route un grand arbre à l'immense ramure et qu'il s'arrêtait pour l'admirer. Soudain, une force surnaturelle l'avait grandi lui-même jusqu'au sommet et, sans effort, il avait alors de sa main couché l'arbre. Ce rêve était à ses yeux le présage de la facilité avec laquelle, par la grâce de Dieu, le pape tout-puissant se laisserait fléchir.

Ce désir d'une vie conforme aux Evangiles souleva l'opposition la plus vive du collège de cardinaux et, peu après, le pape Innocent III renvoyait avec mépris François, qui alla dormir dans un couvent proche de l'église du Latran. Cette même nuit, le pape rêva que le Latran, "tête et mère de toutes les églises", chancelait et craquait comme s'il allait s'effondrer. Paralysé par la peur, il essayait en vain de prier lorsque surgit sur la place de l'église un petit paysan misérable qui s'arc-bouta à l'un des murs et parvint à redresser solidement l'édifice vacillant. Le paysan avait alors relevé la tête : c'était François.

Dès le lendemain matin, le pape fit convoquer le poverello et déclara devant les cardinaux : "En vérité, c'est par ce saint homme que l'Eglise de Dieu sera rétablie sur ses fondements !" Puis il dit à François : "Allez, mon frère, et prêchez à tous."

 

 

1. L'Allemagne et le romantisme

Contre la philosophie des Lumières, le romantisme allemand renoue avec la plus ancienne tradition religieuse de l'humanité, qui conçoit l'univers comme un gigantesque organisme où même les objets ont une âme. En raison de cette unicité, il existe des liens "sympathiques" entre chaque partie ou entre le tout et la partie, entre le micro- et le macrocosme, qui ne sauraient relever de la simple causalité.

Les romantiques opposent le système nerveux central au système végétatif (sympathique), qu'ils relient au sens intime ("cénesthésique"), à l'intuition et au sens des valeurs. Les régulations végétatives ne dépendent pas du cerveau, de la conscience, mais de l'inconscient viscéral, constitué d'entités non hiérarchisées. Le sommeil est donc un état privilégié pour accéder aux secrets de la création et de l'univers. D'où l'importance considérable qu'ils attribuèrent au rêve, qui nous révèle l'essence des choses.

2. L'hypnose médicale

Le marquis de Puységur, s'exerçant à soigner des paysans malades par des "passes magnétiques", avait observé un phénomène curieux : certains d'entre eux tombaient dans un sommeil bizarre pendant lequel ils diagnostiquaient leur propre maladie, en prévoyaient l'évolution et indiquaient le traitement approprié. Il employa dès lors son patient le plus doué à prescrire des thérapies pour les malades qui, de plus en plus nombreux, venaient le voir. Il découvrit également que les conseils qu'il pouvait donner à un patient au cours de ce sommeil, à propos de conflits psychologiques, en facilitaient grandement la résolution effective.

L'effet de ces redécouvertes, systématisées plus tard sous le nom d'hypnose, fut considérable et immédiat. De nombreux centres à visée thérapeutique, et souvent sans but lucratif, se constituèrent en France dans l'enthousiasme révolutionnaire. Puis la bourgeoisie scientiste l'emporta. Un siècle plus tard, Richet, prix Nobel de physiologie, voyait très justement en de Puységur le véritable fondateur de la psychothérapie moderne (Fig. 4).

3. Rêve et société

Si Dieu mourut sous le couperet de la Révolution pour se réincarner immédiatement en Déesse Raison, la mort de Satan s'étend tout au long du XIXe siècle. "L'imaginaire nocturne produit alors des images infernales. Les rêves érotiques mêlent plaisir et douleur, félicité et culpabilité. Le rêve, au siècle dernier, est le plus souvent cauchemar. L'angoisse encadre les nuits. La peur du rêve est aussi crainte d'être possédé par le rêve, puisqu'on ne le contrôle pas" (Y. Ripa). Le songe n'est plus qu'une expérience anticipée de la mort, une prémonition purement et définitivement négative.

Ce sont alors les médecins qui s'emparent du rêve. Est-ce le corps qui parle durant le rêve ou bien l'esprit continue-t-il à fonctionner durant le sommeil ? La parole médicale, enfermant le rêveur dans son corps, le libère un temps de ces incertitudes ; la dimension psychologique, qui l'emporte ensuite, leur redonne une vigueur inattendue. "Ce n'est plus la nature du rêve qui inquiète le dormeur, c'est la nature du rêveur. A travers l'onirique, il ne voyage plus vers l'avenir du monde, il descend dans son propre enfer. Le Nouveau Régime du rêve, qui sera codifié par Freud, accorde bien au rêve la valeur d'un mode de connaissance, mais il lui dénie tout autre rôle. Le rêve cesse officiellement d'appartenir à tous les domaines, de parler à tous, de se mêler de tout " (Idem).

 

 

E. LES PSYCHOLOGIES DE L'INCONSCIENT

1. Freud

Selon Freud, la parole paternelle interdit à la mère et à l'enfant de trouver la complétude l'un dans l'autre. Le désir naît alors de l'interdit : l'enfant n'aura ni le monde, ni la mère, ni la complétude. Inconsciemment pourtant, il ne renoncera pas à ses buts.

"L'étude des rêves, écrira-t-il, est la voie royale vers l'inconscient." Dans sa théorie, la représentation onirique est l'image mentale de la pulsion et l'affect sa charge dynamique. Ces deux composantes de la vie psychique résultent du conflit ontologique - et insoluble selon lui - entre le principe de plaisir et le principe de réalité (entre finalité et causalité, libre imagination et réalité contraignante). La raison du rêve, sa cause, c'est la dépense énergétique ("libidinale") : les symboles oniriques ont donc une signification fixe et, plutôt que d'archétypes au sens jungien, il s'agit de stéréotypes trahissant le caractère limité et uniforme des intérêts primordiaux de l'humanité. La fonction du rêve, sa fin, c'est d'accomplir symboliquement le désir que la Loi lui interdit (Fig. 5).

De nombreux auteurs ont fait remarquer que la psychanalyse trouve son modèle dans la figure de la foi hébraïque. Le psychanalyste ne sait pas plus que le rêveur ce que le rêve veut dire : il suppose que derrière cette opacité, c'est en fait un Autre qui parle, le Fondateur de l'interdit, le Castrateur, le Père symbolique. L'analyste est le Moïse du rêveur.

Pour éclairer les relations entre psychanalyse et cure chamanique, Lévi-Strauss discute d'un cas de dystocie chez les Cuna (Panama) au cours duquel la sage-femme, impuissante, avait demandé l'aide du chaman. L'accouchement difficile s'y explique en général parce que la puissance responsable de la formation du fœtus, Muu, a outrepassé ses attributions et s'est emparé de l'âme de la future mère. Le chaman alors, par un chant, entreprend un voyage dans le monde surnaturel pour livrer un combat contre cet esprit. Mais pour la pensée indigène, le séjour de Muu n'est pas situé dans un vague ailleurs : il est constitué du vagin et de l'utérus de chaque femme enceinte.

L'aspect intéressant de cette cure, qui réussit, est qu'elle fut purement mentale. Le chant constitue, pourrait-on dire, une manipulation psychologique de l'organe malade ; il introduit en effet une série d'événements dont les organes internes de la malade vont être le théâtre supposé. On passe ainsi de la réalité extérieure au corps intérieur, le schéma corporel, puis de ce schéma à l'image mythique de soi. Les douleurs de la malade prennent ainsi des proportions cosmiques. "La cure consiste donc à rendre pensable une situation donnée d'abord en termes affectifs, et [rendre] acceptables pour l'esprit des douleurs que le corps se refuse à tolérer. Que la mythologie du chaman ne corresponde pas à une réalité objective n'a pas d'importance : la malade y croit, et elle est membre d'une société qui y croit. La malade accepte l'existence de tous ces esprits, protecteurs ou malfaisants. Ce qu'elle n'accepte pas, ce sont des douleurs incohérentes et arbitraires, qui, elles, constituent un élément étranger à son système mais que, par l'appel au mythe, le chaman va replacer dans un ensemble où tout se tient."

Pourquoi, s'interroge Lévi-Strauss, la malade guérit-elle alors que rien de tel ne se produit chez nos malades quand on leur a expliqué la cause biologique de leurs désordres ? "On nous accusera peut-être de paradoxe si nous répondons que la raison en est que les microbes existent et que les monstres n'existent pas." L'explication biomédicale, réaliste, ne peut toucher qu'intellectuellement le patient tandis que la relation entre esprits et image de soi bouleverse son imaginaire : le chaman fournit à sa malade un langage qui va permettre de restructurer dans le temps les diverses phases de l'accouchement.

Le thérapeute indigène se propose d'amener à la conscience des conflits restés jusque-là inconscients et qui se dissoudront grâce à une expérience spécifique, l'abréaction, au cours de laquelle le conflit, correctement orienté, va se dénouer spontanément. Le chaman a ainsi la même fonction que le psychanalyste. "Un premier rôle - d'auditeur pour le psychanalyste et d'orateur pour le chaman - établit une relation immédiate avec la conscience (et médiate avec l'inconscient) du malade. Mais tandis que le névrosé occidental liquide un mythe individuel en s'opposant à un psychanalyste réel, l'accouchée indigène surmonte un désordre organique en s'identifiant à un chaman mythiquement transposé. La différence entre les deux méthodes tient à ce que, dans un cas, c'est un mythe individuel que le malade construit à l'aide d'éléments tirés de son passé et que, dans l'autre, c'est un mythe social que le malade reçoit de l'extérieur. Quand les transferts s'organisent, le malade fait parler le psychanalyste en lui prêtant des sentiments et des intentions, tandis que le chaman parle pour sa malade."

2. Jung

a. L'INTERPRETATION SYMBOLIQUE

Chez Freud, l'image onirique n'est que le symptôme d'une réalité déjà existante en soi. Jung conteste cette interprétation en faisant remarquer qu'un symbole signifie par lui-même contrairement au signe, toujours empirique ou rationnel. C'est toute la différence entre un code réaliste et l'art, ou la morale. Un symbole est un unificateur finaliste de paires d'opposés : il transforme l'énergie mentale en signification active.

Un jeune homme opéré d'un phimosis rêve que son fleuret trop court et cassé a des points de suture. Pour Freud, l'image du fleuret représente l'image du pénis, censurée pour que sa charge affective reste tolérable. Mais Jung, pour qui le rêve n'est pas une façade, se demande pourquoi c'est un fleuret court et non une autre image qui a remplacé le pénis. Et il répond en disant qu'il symbolise une virilité peu affirmée répugnant à s'enfoncer dans une chair étrangère. La présence d'un sabre d'abordage dans un rêve ultérieur révélera les progrès virils du jeune opéré.

Jung se gausse du terme "technique" utilisé par les freudiens pour leur analyse des rêves. Outre l'ineptie d'une clé des songes, la méthode des associations ne permet pas de cerner le sens propre du rêve ; elle révèle seulement les structures psychiques de l'interprétant, constituées d'un ensemble plus ou moins harmonieux de parties (que Jung appela "complexes"). On peut prendre au hasard une phrase de livre ou de journal : en se plaçant alors dans un état d'introspection non critique et par de libres associations, le sujet aboutira aussi bien à déceler ses propres complexes mais n'apprendra rien sur la phrase elle-même. Pour interpréter un rêve, il faut le situer dans son contexte spatial (l'état actuel du patient) et temporel (les rêves qui l'ont précédé et suivi).

b. LA FONCTION ONIRIQUE

Pour Jung, le rêve, produit de l'inconscient, n'est obscur que pour la conscience vigile qui en juge, et d'autant plus que cette conscience interdit habituellement au reste du psychisme de s'exprimer. Le rêve a d'abord (immédiatement, au niveau individuel) un rôle d'équilibration, de compensation. A long terme et plus largement (socialement), il touche à la destinée en permettant à l'individu de se réaliser harmonieusement, par intégration progressive de tous ses complexes.

La fonction du rêve est de proposer une solution à la situation affective présente, en particulier de sublimer un éventuel conflit entre la conscience de veille (Le Moi "réel") et le reste de la psychè (les autres complexes, l'inconscient, i.e. le Moi "imaginaire").

Dans ce rêve, raconte Jung, je faisais un voyage. Je déambulais sur une petite route, dans un paysage de collines ; le soleil brillait, et je découvrais un vaste horizon de tous côtés. Puis je m'approchai d'une chapelle. La porte était ouverte et j'entrai. A ma grande surprise, il n'y avait ni crucifix ni représentation de la Vierge, mais seulement un bel assemblage de fleurs sur l'autel. Je vis alors par terre, devant l'autel, un yogi dans la position du lotus, en état de profonde méditation. En l'observant de plus près, je constatai que son visage était le mien. Je partis dans un état de profonde frayeur et me réveillai avec cette pensée : "Ah ! Ainsi, c'est lui qui me médite. Il a u un rêve et je suis ce rêve." Je sus, dès lors, qu'à l'instant où il se réveillerait je ne serais plus.

La sublimation peut engendrer des images si fondamentales qu'elles peuvent se retrouver identiques chez d'autres rêveurs. Il faut alors, pour les comprendre, puiser dans le fond interprétatif des mythes (méthode dite des amplifications). Ces "archétypes" seraient dues à de structures génétiques de l'espèce. Le génome cependant ne constitue pas seulement une cause aveugle mais aussi une potentialité dynamique, un devenir : il veut quelque chose (Fig. 6).

3. Conclusion

"Trouver d'abord, chercher après", disait Cocteau. Toute création est irréductiblement prémonitoire. Bachelard a ouvert toutes grandes les portes entrouvertes par Jung. Les rêves précèdent les techniques, l'avenir se conquiert par l'imagination avant de se conquérir par des expériences, c'est l'action créatrice qui prouve le rêve et non l'inverse. Le sens du rêve est un pari moral ; c'est une cause ex nihilo, comme le choix d'un idéal. Le reste, le résultat objectif, ne demande que de la sueur.

Dans sa Théorie de la synchronicité, Jung rapporte le cas suivant : "Une jeune malade, en dépit des efforts qu'elle et moi déployions pour surmonter sa résistance, demeurait inaccessible : elle savait tout mieux que tout le monde. Son excellente éducation l'avait dotée de la meilleure arme pour défendre cette position : un rationalisme cartésien, finement aiguisé, et une notion de la réalité qu'il était "géométriquement" impossible de mettre en doute. J'essayai plusieurs fois, sans succès, de tempérer ce rationalisme par quelque bon sens plus humain ; puis je dus me réfugier dans le seul espoir que quelque chose d'inattendu et d'irrationnel lui arriverait, quelque chose qui briserait la carapace intellectuelle dans laquelle elle s'était elle-même enfermée.

Un jour, je me trouvai assis en face d'elle, le dos à la fenêtre, écoutant son flot de rhétorique. Elle avait eu, la nuit passée, un rêve impressionnant où quelqu'un lui avait donné un bijou de grande valeur, un scarabée en or. Alors que la malade me racontait son rêve, j'entendis derrière moi de légers coups frappés à la fenêtre. Je me tournai et aperçus un gros insecte qui, de l'extérieur, se jetait contre les carreaux et semblait essayer de pénétrer dans la pièce obscure. J'ouvris aussitôt la fenêtre et attrapai l'insecte au vol. C'était un scarabée, cetoceia aurata, dont la couleur vert doré ressemble fort à celle d'un bijou en or. Je tendis l'insecte à ma malade : "Voici, lui dis-je, votre scarabée." Cet événement perça le trou que nous avions longtemps cherché dans l'armure de son rationalisme et brisa la glace de sa résistance intellectuelle. Le traitement put être repris et les résultats en furent satisfaisants."

 

 

 

 

F. LA PSYCHOPHYSIOLOGIE

1. Rappel sur le cycle veille/sommeil

Les tracés EEG permettent de distinguer :

- la veille active : rythme a (8 à 12 cycles/seconde ou Hertz) désynchronisé, d'où rythme pseudo-b (20-30 Hz) de faible amplitude ;

- la veille passive (yeux fermés, en repos physique et mental, voire aux bords du sommeil) : rythme a régulier et ample ;

- le sommeil lent (SL, dit aussi passif ou orthodoxe), stades I à IV : à mesure que le sujet s'enfonce dans le sommeil, l'a se raréfie et des ondes de plus en plus lentes et régulières apparaissent (jusqu'à atteindre le rythme d , < 4Hz) ;

- le sommeil rapide (SR, dit aussi actif ou paradoxal) : après le stade IV, les ondes d se désynchronisent, d'où tracé comparable à la veille active. Atonie musculaire générale, mais présence de mouvements oculaires rapides (MOR ou REM, en anglais). Le SR est sous la dépendance d'un pacemaker pontique déterminé génétiquement, qui irradie surtout vers les aires occipitales (visuelles).

2. L'activité mentale durant le sommeil

En croisant critères physiologiques et psychologiques, on peut distinguer :

- les rêves typiques (histoires visualisées, circonstanciées et cohérentes), survenant en général lors du SR ;

- les rêves lucides : il s'agit de rêves typiques où l'on a durablement conscience de rêver, ce qui permet de modifier en partie l'imagerie ;

- les rêves paranormaux : rêves typiques qui semblent, après coup, receler des informations sur une réalité que le sujet ne pouvait pas connaître (par exemple, le rêve dit "télépathique") ;

- les cauchemars : rêves typiques anxieux, longs et très structurés. Fréquents dans les maladies organiques ou après un traumatisme. Peuvent annoncer des épisodes névrotiques ou psychotiques (lorsqu'ils sont associés à l'insomnie) ;

- les terreurs nocturnes : surviennent chez l'enfant au cours du SL (stade IV) et sont parfois précurseurs d'une névrose phobique. Le dormeur s'agite beaucoup plus que dans le cauchemar et pousse des cris perçants. S'il se réveille, le dormeur ne se souvient que d'une seule image, très anxiogène (par exemple un écrasement).

La pensée fonctionne à l'évidence durant tout le sommeil : la mère qui dort malgré les ronflements sonores de son mari se réveille pourtant au moindre cri de son bébé en provenance d'une autre pièce. Autrement dit, le sommeil possède un lien sémantique permanent avec le monde extérieur (Fig. 7).

En général, ni le SL ni le SR ni la thématique onirique ne distinguent les gens dits normaux des malades mentaux. Le contenu diffère cependant en période critique : par excès d'imagination (cauchemars) ou par défaut (les rêves ressemblent alors à la réalité et se limitent parfois même à la présence d'objets inamovibles, isolés, flottant dans l'espace). Mais cela ne s'applique pas à tous les troubles mentaux et se retrouve souvent dans les maladies organiques.

3. Aspects théoriques

La seule cause du SR, comme le souligne Hobson, est due à l'émission automatique d'un flux aléatoire d'informations issu du pacemaker pontique. L'élaboration d'images oniriques cohérentes par le cortex à partir de signaux bruités montre bien que cette élaboration est constructive et synthétique, et non déformante comme le supposait Freud.

Par ailleurs, on sait par des mesures de potentiels d'action que, contrairement à la vision de veille où les mouvements oculaires s'adaptent (postérieurement) aux signaux visuels, les mouvements oculaires en rêve s'adaptent antérieurement à ces mêmes signaux. Jouvet, n'admettant pas qu'un effet précède sa cause, suppose donc que le pacemaker pontique engendre à la fois l'imagerie onirique et les mouvements oculaires adaptés. Cette hypothèse est certainement fausse du point de vue intentionnel puisque tout le monde ou presque a constaté par soi-même en cours de rêve que ce sont les mouvements oniriques (oculaires entre autres) qui, au moins en partie, engendrent hallucinatoirement les images, qui les projettent et non l'inverse. Cette constatation subjective banale a été confirmée par les expériences psychophysiologiques de rêveurs lucides qui ont prouvé qu'ils pouvaient non seulement induire des scénarios préalablement arrêtés mais agir aussi sur la forme et la vitesse de leurs mouvements oculaires. Ce sont donc bien les images qui engendrent rétroactivement et intentionnellement les MOR (Fig. 8).

On peut dire cela d'une manière moins choquante mais tout aussi irréductible à un déterminisme purement matériel : chercher un objet du regard, de veille ou en rêve, détermine en partie, quand on est certain qu'il est proche, les perceptions suivantes.

 

 

G. LES PSYCHOTHERAPIES DYNAMIQUES

Faute d'un consensus sur les principes régissant l'imagination (et particulièrement "l'inconscient"), consensus comparable à celui des physiciens concernant la réalité objective, les psychothérapeutes contemporains, pour la plupart, se sont détournés d'une approche subjectiviste stricte (a fortiori d'une théorie générale des relations psychosomatiques) pour centrer leurs recherches sur la dynamique du Moi, i.e. sur le "Moi imaginaire" (c'est le courant de la psychologie dite humaniste), sur celle de la famille (psychologie systémique) ou sur le seul comportement objectivable du patient (psychologie béhavioriste). Toutes ces thérapies néanmoins continuent à travailler à partir du rêve ou de ses équivalents (Fig. 9).

1. La psychothérapie humaniste

Pour ce vaste courant, qui révoque l'opposition tranchée entre santé et maladie, il n'y a pas de frontière entre psychothérapie, développement personnel et méthodes de créativité. Ce mouvement "psychosynthétique", suivant le mot de Bachelard, rejette le primat freudien de la réalité, aussi bien dans son aspect matérialiste (la mort comme tragédie) qu'intellectuel (le discours rationnel).

a. LA GESTALT-THERAPIE (PERLS)

Le terme de gestalt ("forme créée" en allemand) renvoie au fait que le tout est différent de la somme de ses parties. La personne n'est pas seulement une somme de fonctions, mais une totalité qui produit du sens. Et c'est ce même sens qui intègre l'individu au monde environnant en façonnant l'avenir. Chez une personne saine, chaque cycle besoin/satisfaction se reproduit constamment en s'élargissant : c'est la croissance. Celui qui ne parvient pas à boucler certains cycles présente des troubles mentaux, d'où la notion de gestalt inachevée. L'homme accompli n'est que lui-même. Les autres jouent chacun un rôle qui n'est pas le leur.

La méthode consiste en un psychodrame dans lequel le sujet est invité à jouer tous les rôles suggérés par son rêve, en partant du principe que toute partie du rêve représente un aspect de soi-même, aliéné ou projeté. Elle se pratique le plus souvent en groupe, les autres servant de miroir, de protagonistes ou d'amplificateur. Nul besoin de reconstituer l'histoire du patient et de chercher les causes de son état : le conflit s'exprimant ici et maintenant, il suffit que le patient comprenne comment il fonctionne.

b. LE REVE EVEILLE DIRIGE (DESOILLE)

Le rêve éveillé se pratique en individuel ou en groupe (c'est alors une application du classique jeu de rôles). On peut partir d'un rêve angoissant, mais aussi d'un rêve banal inachevé, d'une difficulté existentielle ou même d'un événement quelconque que le patient symbolisera par une image de son choix, avec l'aide éventuelle du thérapeute. La patient allongé, yeux fermés, improvise au fur et à mesure sa mise en scène et transmet verbalement sa visualisation. La méthode consiste à repérer les obstacles qui ne manqueront pas de surgir et à trouver un moyen de les surmonter plutôt que de les éviter, toujours au moyen d'images actives que le patient pas plus que le thérapeute ne doivent se préoccuper d'interpréter. Il s'agit de construire une histoire complète et gratifiante.

2. Autres approches

a. LE BEHAVIORISME ET LE REVE LUCIDE

Contrairement aux autres psychothérapies qui, toutes, cherchent d'abord à modifier l'ensemble de la personnalité (le Moi imaginaire), la thérapie comportementale se veut purement symptomatique et obtient des résultats durables. Son succès tient à un conditionnement moteur de l'imaginaire rapidement mis en place et qu'entretient volontairement ensuite le patient.

Appliquée au rêve lucide, la thérapie béhavioriste consiste à faire modifier certains comportements oniriques dont les équivalents objectifs font souffrir le patient, ou simplement douloureux en soi. Cette méthode est assez limitée puisque le patient doit apprendre, ce qui reste difficile, à être conscient durant ses rêves. Mais l'intérêt du rêve lucide pour la recherche fondamentale est crucial.

Dans un de mes rêves, raconte l'onirologue américain LaBerge, enseignant à l'université de Stanford, je me trouvais dans une salle de cours au milieu d'une bagarre ; une bande furieuse se déchaînait, jetait des chaises, échangeait des coups de poing. Le Goliath de la bande, un barbare répugnant au visage grêlé, m'immobilisa par une prise d'acier dont j'essayais désespérément de me libérer. Lorsque je parvins à la "lucidité" dans ce rêve et cessai de lutter (contre moi-même, comme je le pensais), j'étais absolument certain de la ligne de conduite à adopter. Sachant que seule la sympathie pouvait vraiment résoudre mon conflit intérieur, je tentai d'éprouver de l'amour pour le monstre devant lequel je me trouvais nez à nez. J'échouai complètement au début, ne ressentant qu'un sentiment de dégoût et de répulsion à son égard. C'était une réaction viscérale : il était simplement trop laid. J'essayai alors de ne pas prêter attention à l'image et de chercher cet amour dans mon propre cœur. L'ayant trouvé, je regardai ce gorille au fond des yeux et fis confiance à mon intuition pour me souffler les choses à dire. Des mots d'acceptation magnifiques jaillirent de ma bouche et, simultanément, le monstre se fondit en moi. Quant à la bagarre, elle avait cessé sans laisser de traces. Le rêve prit fin, et je m'éveillai empli d'un merveilleux sentiment de quiétude.

[...] Un jour, alors que j'échangeai de menus propos au téléphone avec ma nièce, j'enfourchai mon dada favori et lui demandai : "Comment se portent tes rêves ces jours-ci ?" Madeleina, âgée de sept ans, se lança dans la description d'un cauchemar effrayant. Dans son rêve, elle était allée nager, comme elle le faisait souvent, au réservoir de la région. Mais cette fois-ci, elle avait été menacée et terrifiée par un requin mangeur-de-petites-filles ! Je compatis à sa frayeur et ajoutai, sans avoir l'air de rien : "Mais tu sais bien qu'en réalité il n'y a aucun requin au Colorado." Elle répondit : "Bien sûr qu'il n'y en a pas !" Aussi je poursuivis : "Bon. Puisque tu sais qu'il n'existe pas vraiment de requins là où tu nages, si jamais tu en vois un, ce sera parce que tu es en train de rêver. Et, bien sûr, un requin en rêve ne peut pas vraiment te faire du mal. Ce n'est effrayant que si tu ne sais pas que c'est un rêve. Mais une fois que tu sais que tu es en train de rêver, tu peux faire ce que tu veux : si tu le voulais, tu pourrais même devenir amie avec le requin du rêve ! Pourquoi ne pas essayer ?" Madeleina sembla intriguée et montra bientôt qu'elle avait mordue à l'hameçon. Une semaine plus tard en effet, elle téléphona pour m'annoncer fièrement : "Sais-tu ce que j'ai fait ? J'ai voyagé sur le dos du requin ! "

b. L'ECOLE PARAPSYCHOLOGIQUE

A partir des années 50, de très nombreux psychanalystes signalèrent dans leur pratique l'existence de rêves "télépathiques", non seulement entre analysé et analysant mais aussi entre patients d'un même analyste. Certains de ces thérapeutes, intéressés par la parapsychologie, traitent les troubles mentaux associés à une faculté "psi" (magique, paranormale) présumée, qu'elle s'avère réelle ou imaginaire. En France, ces thérapeutes ont beaucoup travaillé sur le diagnostic différentiel névrose/psychose (en particulier sur les classiques "idées d'influence") ; avant que n'existent des consultations d'ethnopsychiatrie, ils s'occupaient parfois de pathologie mentale chez les immigrés.

Le psychiatre freudien Ehrenwald cite le rêve paranormal d'une de ses patientes, âgée de 38 ans et célibataire. Cadette d'une famille de trois enfants, elle avait perdu sa mère en naissant. Puissamment marquée par son père, personnalité de type victorien qui ne s'était jamais remarié, elle avait été élevée par une tante et une vieille servante. Elle avait beaucoup souffert de s'être vue supplantée par sa sœur aînée dans l'affection paternelle. Ecœurée par ses premières expériences sexuelles, elle avait fini par y renoncer. Elle avait 33 ans lorsque le père mourut ; et ce n'est que trois années plus tard qu'elle s'attacha à un sexagénaire excentrique, prénommé Henry, en qui elle croyait retrouver les qualités du père. L'homme était impuissant, et elle rompit avec lui après que se furent manifestés des cauchemars, des angoisses, des vomissements, des diarrhées, etc. Puis elle se lia avec un garçon de son âge, mais qui se révéla impuissant et de tendances homosexuelles. Cette nouvelle déception la décida à consulter Ehrenwald. Elle fit sur lui un transfert paternel, et c'est alors qu'elle fit ce rêve :

"J'allai chez ma couturière avec Anna, la sœur de Henry. La couturière me dit que son appartement était à louer, et me le fit visiter. Il comprenait un grand salon, bien agencé et doté d'un haut plafond, qui s'ouvrait sur une terrasse charmante où brillait le soleil. Ce salon s'étendait sur toute la longueur de l'immeuble, soit une vingtaine de mètres. Les murs étaient en brique, et le parquet fait de poutres séparées par de fines rainures. Il n'y avait pas beaucoup de meubles dans cette pièce, moins que vous en auriez eu si vous l'aviez vous-même meublée. Beaucoup d'espace était laissé entre les choses... Il n'y avait pas de tapis, mais seulement des couvertures orientales, dont une grande - au milieu de la pièce - avec des dessins analogues à ceux que vous avez dans votre bureau. Les autres ne recouvraient qu'en partie le sol. Il y avait aussi quelques chaises d'acajou et une cheminée ouverte. Une porte et deux fenêtres à croisées ouvraient sur la terrasse. Un petit couloir donnait accès à la chambre à coucher et à la salle de bains. Je pensai qu'il s'agissait bien là de l'appartement que j'eusse aimé habiter, sauf qu'il ne s'y trouvait ni chambre de bonne ni salle de bains supplémentaire. Silencieuse, je m'émerveillais de ce que cette petite couturière ait eu les moyens d'occuper un appartement si charmant."

On jugera de la surprise de l'analyste lorsque celui-ci reconnut dans l'appartement décrit celui même où il venait d'emménager huit jours auparavant, appartement dont la rêveuse ignorait jusqu'à l'adresse et le numéro de téléphone, dont elle n'avait même jamais entendu parler. Deux détails cependant se révélaient inexacts : il n'y avait ni chaises d'acajou ni cheminée ouverte. Or il apparut à l'analyse que celles-ci appartenaient à la maison où la rêveuse avait, enfant, vécu avec son père. Ehrenwald interpréta ces données complémentaires comme une expression composite du désir de la jeune femme de vivre avec son médecin comme elle avait vécu avec son père dans la maison de son enfance. Des matériaux extérieurs d'origine "télépathique" s'étaient donc condensés avec des souvenirs afin d'exprimer le transfert positif opéré par la rêveuse sur son analyste. Ehrenwald estimait également qu'il y avait eu surimpression de la sœur du vieil Henry (Anna) sur la sœur de la patiente (rivale dans l'affection paternelle). De la petite couturière, par contre, rien n'est dit au lecteur...

 

 

 

H. ESPACE/TEMPS ET PSYCHOSOMATIQUE

"L'effet d'expérimentateur" mis en évidence par la psychologie béhavioriste soulève un problème épistémologique de fond : un préjugé moral, conscient ou non, peut dévier, voire inverser des résultats attendus. Quasiment ignoré des psychothérapeutes, il est à l'origine, comme l'a souligné Ellenberger, de nombreux rêves qui confortent les préjugés diagnostiques ou théoriques de l'analyste au lieu d'apporter des éclaircissements sur la pathologie du patient. On le retrouve également en psychophysiologie (bio-feedback), en médecine (effet placebo, médecines parallèles), en physique (résultats non reproductibles, comme la "mémoire de l'eau") et, bien sûr, en parapsychologie puisque les événements "psi" sont tous des effets d'expérimentateur, autrement dit que la parapsychologie a pour seul objet d'étude l'ensemble de ces effets (Fig. 10).

1. Le complémentarisme

La biologie (avec ses boucles de rétroaction) et la psychologie (avec ses effets d'expérimentateur), a fortiori la psychobiologie, se caractérisent pour la plupart des chercheurs par un déterminisme circulaire, i.e. par un complémentarisme. Que la signification soit passive ou active, la relation de détermination entre signifié et signifiant, entre intention et information n'est à l'évidence pas de type causal ou final, mais relève des deux à la fois. Tous les théoriciens de ces disciplines en restent cependant à l'espace et au temps (absolus et linéaires) de Newton, refusant en somme de donner la priorité à l'être vivant sur la matière inerte, malgré une accumulation d'observations, d'expériences ou de raisonnements qui contredisent absolument cette position.

L'équipe du Pr Libet a réalisé des expériences reproductibles qui montrent que, lors d'une tension volontaire, la décision d'agir immédiatement précède bien la contraction musculaire, mais succède au début de l'excitation cérébrale correspondantes (Fig. 11). Il va de soi que la quasi totalité des scientifiques rejette la possibilité même du "rétro-PK" (d'une modification réelle du passé), comme si la liberté était toujours d'ordre intellectuel et jamais physique. L'une pourtant ne va pas sans l'autre puisque leur preuve est réciproque. Sommes-nous libres en actes ? Une réponse négative ne peut rien signifier puisque la réponse est alors elle-même conditionnée.

 

En attendant donc la reconnaissance internationale d'une véritable science des relations (métaphysiques) entre le corps et l'esprit, on peut au moins distinguer théoriquement trois disciplines traitant de cette relation (Fig. 12) :

- une psycho-biologie cognitive, qui ne s'intéresse qu'à la réalité, qu'à des états - corporels ou conceptuels - et qui correspond à notre expérience courante d'un écoulement obligatoire du temps ;

- une psycho-biologie de la subjectivité, où le temps est inversé (dans un processus créatif, le résultat n'est pas connu à l'avance ; autrement dit, une fin engendre des moyens antérieurs). La parapsychologie est la seule science à étudier complètement ce domaine ;

- une psycho-biologie de l'imaginaire, des tendances, "dynamique", qui s'intéresse aux relations entre pulsions (subjectives) et impulsions (objectives), et pour qui c'est l'espace qui s'écoule obligatoirement (les tendances sinon pourraient cesser de l'être).

2. Applications à la pathologie et à la thérapie

a. DESTINEE ET DEONTOLOGIE

La médecine primitive, dans son principe, ne distingue pas maladie physique et mentale. Sa visée n'est pas seulement l'individu en tant qu'unité, mais aussi la destinée de cet individu en tant que partie d'un ensemble social, naturel et cosmique ; la thérapie comprend indissociablement une action sur le corps et l'âme de l'univers dont le malade est le centre. En séparant maladies mentales et physiques, la majorité des thérapeutes évacue le problème de la destinée et de la responsabilité morale. Bien entendu, il n'est pas question d'écraser le malade sous sa responsabilité : le premier devoir du thérapeute est de soulager. Mais les questions des patients, occidentaux ou non, sont et seront toujours les mêmes : "Pourquoi cette maladie ? Pourquoi moi ?"

La position morale normale consiste à se considérer entièrement responsable de ce qui nous arrive : une morale sans déterminisme final est aussi absurde qu'une physique sans causalité aveugle ou une logique sans déductivité. Pour le complémentariste, nous sommes responsables et innocents. Il ne nous arrive pas ce qu'on croit mériter ou ce que la fatalité nous aurait concocté, mais ce qui nous ressemble.

Dans les thérapies rituelles (psychogéniques), la dimension morale est inhérente au processus de guérison. Et si le patient se pose des questions sur sa responsabilité morale, le psychothérapeute ne peut pas non plus y échapper. Il ne saurait être astreint à une garantie de résultats, comme pour une technique : la guérison psychique est un miracle à deux. Mais son attitude morale est déterminante. Pour faire croire à certains miracles, il faut y croire soi-même. C'est ce qu'ont abondamment prouvé des médecins exemplaires comme Jung ou Dolto. Plus ordinairement, on constate que la plupart des psychothérapeutes et des praticiens de médecines parallèles ont besoin de croire à l'aspect technique de leurs méthodes. Par ailleurs, nombre d'entre eux savent intuitivement qu'il faut quelque part tomber malade, ou le rester, pour guérir autrui, eux qui, comme les bons médiums, n'obtiennent aucun résultat quand ils sont fatigués moralement.

b. CLASSIFICATION DES THERAPIES

Si l'on aborde maintenant les processus pathogéniques et les méthodes thérapeutiques de ce point de vue complémentariste, on peut de même distinguer le cas général (complémentariste) des cas particuliers. Ainsi pour les thérapies, en allant du plus simple au plus compliqué, on distinguera :

1) les thérapies homogènes à la maladie : soit la biothérapie sur le corps (c'est une "technique"), soit la psychothérapie sur l'esprit (c'est un "rituel"). On remarquera qu'à la catégorie de la commodité dont relèvent au minimum toutes les sciences dures, on peut faire correspondre la catégorie de la séduction pour les sciences de l'imaginaire, dont relèvent toutes les psychothérapies. Le psychothérapeute efficace n'est pas du tout quelqu'un qui doit connaître comment fonctionne la psychè, mais celui qui est capable d'en convaincre son client ;

2) les thérapies hétérogènes : soit les thérapies de conditionnement au sens large (béhaviorisme, cognitivisme, chirurgie esthétique, etc.), qui sont des thérapies somato® psychiques ; soit les thérapies souvent qualifiées de magiques (toutes les médecines parallèles, y compris l'homéopathie et l'acupuncture), qui sont des thérapies psycho® somatiques ;

3) les thérapies complémentaristes: le déterminisme n'est plus ici linéaire mais circulaire. En Occident, elles sont inexistantes, les religions dominantes (scientisme et matérialisme compris) étant toutes monothéistes.

 

3. Applications à l'imagination et au rêve

a. DETERMINISME

La plupart des psychologues s'accordent à penser que l'activité onirique a une fonction psychique d'intégration. Cela est vrai de l'imagination en général si elle s'actualise, adapte le monde extérieur et permet alors au corps qui la supporte de fonctionner adéquatement. Une imagination fonctionnant à régime trop fort (tachypsychie) amplifie l'événement, s'obnubile sur lui, en infère des catastrophes passées et/ou futures, d'où rêves très riches, conduites fantasmatiques et accidents. Une imagination trop faible (bradypsychie) s'avère incapable d'anticiper l'avenir, d'où pauvreté onirique, comportements impulsifs et troubles corporels fonctionnels (névroses dites "psycho® somatiques" : angor, colopathie, ulcère, etc.) ou organiques (démences). Le déterminisme de la signification étant circulaire, il est de toute façon illusoire, dans une approche qui se veut globale, de raisonner en termes linéaires. L'ulcère est aussi dû dans certains cas à une bactérie ; tout trouble mental a un support biochimique ; etc.

"Un fou, disait en connaisseur le génial Céline (il fut médecin et délirant), ce n'est que les idées ordinaires d'un homme mais bien enfermées dans une tête". La guérison mentale, comme la liberté, est une tendance finaliste : elle commence quand on cesse de raisonner en termes monistes, dualistes ou causalistes.

b. REVE ET MEMOIRE

Un rêve répétitif, contrairement à une remémoration volontaire, est souvent ressenti comme désagréable, voire inquiétant. C'est que le sommeil rapide n'a pas la moindre fonction cognitive. Il n'est pas fait pour se souvenir du réel ou pour l'oublier (comme le prétendent contradictoirement certaines théories), mais d'abord pour en sortir au sens le plus physique, pour aller Ailleurs : c'est seulement là que l'imagination peut créer - indépendamment, parallèlement, avec ou contre ce réel. Que des patients répètent dans leur cauchemar un événement traumatique vécu - "réel" - n'est pas dû à cet événement en tant que cause (tous les traumatisés ne font pas de cauchemars), mais en tant que crainte. Les rêves répétitifs ne cessent que lorsqu'on a trouvé et appliqué une solution en actes.

Lors d'un exposition, une dame s'approcha de Picasso et lui déclara : "Mon cher maître, je trouve ce tableau admirable, mais j'avoue n'y rien comprendre. " Le maître de s'enflammer : "Il ne manquerait plus que ça ! Est-ce que vous comprenez le vol d'un oiseau ? Hein ? Quoi ? Et les pommes frites, vous les comprenez les pommes frites ?"

Si l'on considère le rêve comme une activité créatrice, il va de soi qu'il fabrique, distord, en un mot ordonne le passé comme le fait en général l'imagination (qui nie le déterminisme causal en injectant du sens où et quand elle veut). Cette constatation débouche automatiquement sur une théorie de la mémoire (aucun souvenir ne préexiste à sa représentation, ils sont tous à chaque fois inventé), conforme au fait très assuré qu'il n'existe aucune engrammation biochimique des souvenirs. Autrement dit, le rêve (censé se dérouler durant la phase SR) n'est pas antérieur à sa mémoration au réveil ; il est au contraire la mémorisation (éventuelle, au réveil) du processus SR, sa conceptualisation.

Si l'on veut cependant définir le rêve spontané comme une représentation inconsciente en cours de SR, il est alors toujours prémonitoire (la "télépathie", admise par presque tous les psychothérapeutes, n'étant jamais que la prémonition d'un récit potentiel). Des expériences ont montré qu'un même stimulus d'éveil, la sonnerie d'un réveille-matin par exemple, peut rétrodéterminer au cours de la nuit des scénarios de rêve différents chez un même dormeur. Pire : se réveillant parfois juste avant la sonnerie, le sujet peut alors empêcher celle-ci de se déclencher (Fig. 13).

Un souvenir n'est pas une trace du passé (il peut être faux), mais un moyen d'organiser son avenir.

c. NORMAL ET ANORMAL

L'imagination est capable de balayer instantanément une quantité infinie de tendances et d'imager à son gré celles qu'elle a choisi. Parce qu'il est, au premier degré, toujours subjectif, le rêve a la nature et la fonction que chacun lui prête.

Mais si l'on se place dans le cadre (le plus vaste) du complémentarisme, la distinction entre imagination créatrice et mémoire, comme entre normal et pathologique ou paranormal, tient à un préjugé physicaliste général (qui nie en particulier que seul le présent soit réel). Considéré indépendamment du réel, un rêve est toujours pure création. Considéré en fonction du réel le plus immédiat - le corps et son environnement -, il est toujours prémonitoire et rétroactif. Considéré en termes de destin, il est anticipation de l'avenir et remodelage du passé. Ainsi, dans la relation psychothérapeutique (où il y a nécessairement un travail créatif), il y aura d'une manière ou de l'autre du paranormal (ne serait-ce que la démarche thérapeutique).

 

I. CONCLUSION

L'étude des rêves n'a aucun rapport nécessaire avec la médecine. L'étude de l'imaginaire lui est par contre indispensable. Mais ce serait accepter que le patient en tant qu'individu ait plus d'importance que la société, qu'il s'agisse de la corporation des psychothérapeutes (dont la plupart des chapelles donne le primat à une connaissance prétendue objective), des Etats (qui ont tous horreur de l'anarchie) ou des multinationales qui gravitent autour de la maladie (et qui ne vendent que des techniques emballées dans le mythe de l'immortalité).

Le XIXe puis le XXe siècle n'auront cessé de vouloir enfermer le rêve dans le domaine médical. Avec succès : le rêve n'est plus désormais qu'un symptôme, justiciable d'un diagnostic. Le Nouveau Régime du rêve est un régime calme, du calme de la mort. Evacués la vie et les risques qu'elle implique. Evacuées toutes ses composantes : la morale, l'effroi mystique, le miraculeux, la créativité. Grâce à la télévision, la société du spectacle et la pornographie, les rêveurs contemporains ne sont plus frustrés ; mais leur imagination est morte et leur avenir avec.

Le lecteur connaît peut-être déjà le célèbre rêve de Gôpa, épouse du Bouddha. Le prince et la princesse dormaient côte à côte. Au milieu de la nuit, Gôpa eut une série de rêves. Elle vit trembler cette terre, avec ses rocs et ses pics ; elle vit des arbres soulevés par le vent et, déracinés, retomber sur le sol. Elle vit le soleil et la lune, nimbés de leur clarté, tomber du firmament sur la terre, elle vit l'océan soulevé et Méru, le Souverain des monts, ébranlé jusqu'à sa base. Elle vit des lueurs sortir de la capitale et la cité plongée dans l'obscurité. Elle se vit coupant ses propres cheveux et sentit son diadème se disloquer. Elle vit toutes les parures royales de son époux abandonnées sur leur couche.

" Elle vit toutes ces choses en rêve, la fille du Çakya ; au plus profond de son sommeil, elle les vit. Elle les raconta à son époux et lui demanda : "Que va-t-il m'arriver, Seigneur, après avoir eu de tels rêves ? Mes souvenirs s'égarent et je n'y vois plus ; mon cœur est torturé par l'angoisse." A ces mots, très tendrement, semblablement au chant du coucou, comme le roulement du tabla, celui-ci murmura à Gôpa : "Ceux-là seuls qui sont vertueux, qui ont dans leurs existences passées accompli des actes méritoires, ceux-là seuls ont de tels rêves.

Parce que tu as vu la terre trembler, ses rocs et ses pics tomber sur le sol, ô reine, tous les démons se prosterneront devant toi ;

Parce que tu as vu choir le soleil et la lune, bientôt, ô Gôpa, tu rejetteras ces ennemis que sont les chagrins, tu éprouveras une joie intense et deviendras l'objet de toutes les louanges ;

Parce que tu as vu les arbres arrachés, ta propre main couper tes cheveux, bientôt, ô Gôpa, tranchant les rets de la douleur, tu soulèveras le rideau de l'Illusion ;

Parce que tu as vu de la ville jaillir des lueurs par millions et obscurcie cette cité, parce que tu as vu mes vêtements et mon diadème éparpillés sur notre couche, sans tarder, ô Gôpa, tu traverseras les quatre fleuves et me contempleras : je ferai de cet univers aveuglé par l'ignorance un monde de la connaissance parfaite.

Aie donc conscience d'un tel bonheur et rendors-toi sereine, ô mon épouse, puisque les présages te sont tous favorables." "

Ces images d'apocalypse, qui eussent été interprétées par quiconque comme des présages de catastrophe individuelle ou collective, le furent par le Bienheureux comme les signes avant-coureurs pour l'humanité de l'Illumination et de la suprême Délivrance. Toute interprétation de rêves ne suppose pas tant des valeurs déjà fixées : elle est par elle-même cette fixation.

 

Le biologiste allemand Treviranus (1776-1837), précurseur de Lamarck et philosophe, voyait dans le rêve de toutes les créatures vivantes, et jusque chez les graines végétales, la prescience de leur développement futur. Il pensait que le grain de blé qui porte en lui le germe de la racine, de la tige, de la feuille et de l'épi pouvait en rêver réellement. On pourra même estimer, contre tous nos philosophes actuels et la plupart des physiciens mais avec tous les primitifs, que l'intelligence créatrice est une propriété universelle, repérable dans la matière elle-même.

 

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SCHEMAS

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