L' OEUVRE DE J.B. RHINE

par Georges Nicoulaud , 1980

(in "60 années de parapsychologie")

Le jour où la parapsychologie sera une science reconnue - et certains indices montrent que ce jour n'est peut-être plus très loin - le nom de Joseph Banks Rhine figurera dans tous les dictionnaires d'hommes illustres. Maintenant qu'il vient de disparaitre après une longue carrière, il parait opportun de rappeler quels ont été les points forts de son oeuvre, quelles ont été ses idées et quelle a été la position des milieux scientifiques à son égard.

Déroulement de carrière

J.B. Rhine, né en 1895, était le flls d'un fermier. Son enfance a dû être profondément marquée par la religion car il avait envisagé de devenir pasteur, mais dit-il dans un interview avec Mary Harrington Hall (1) "une fois confrontés avec la vision physicochimique de l'univers, nous (il s'agit de lui et de sa femme Louisa qui a aussi été sa collaboratrice dans l'aventure de la parapsychologie) avons senti qu'il n'y avait pas là de place pour la théologie. Nous avons pensé que l'approche scientifique était la seule manière de résoudre les problèmes. Pourtant nous ne voyions pas comment, par cette approche, on pouvait complètement expliquer l'homme ".

Ces positions de jeunesse sont importantes, car elles semblent avoir fortement influencé la façon dont Rhine a interprété les phénomènes psi. Toutefois c'est vers la botanique, qu'il étudiait à Chicago dans les années 20, qu'il s'est d'abord tourné. Ce qui a provoqué la réorientation de sa carrière est la lecture d'articles du grand psychologue écossais William McDougall. Celui-ci avait été nommé en 1920 professeur à Harvard et présentait cette particularité, unique semble-t-il chez les psychologues de cette époque, d'afficher des opinions favorables à la parapsychologie. Joseph et Louisa Rhine rejoignirent McDougall en 1926 à Harvard, puis le suivirent lorsqu'il fut nommé en 1927 professeur à l'université Duke à Durham (Caroline du Nord).

Rhine, devenu professeur-assistant de psychologie, entreprit d'abord une étude sur une pouliche de 4 ans, présentée par sa propriétaire comme télépathique. On plaçait devant la poliche des cubes représentant l'alphabet, et elle fournissait les réponses à des questions simples du genre: " N d'une pièce de monnaie ", inscrites sur une feuille de papier. Elle épelait les réponses en touchant les cubes les uns après les autres avec ses naseaux. La propriétaire se trouvait toujours à proximité. On prenait des précautions pour lui cacher les questions, mais il est possible qu'elle les ait perçues d'une manière ou d'une autre, pouvant alors "souffler " les réponses à l'animal par des marmonnements ou le mouvement de sa cravache. Les résultats de cette expérience incertaine furent publiés en 1929 ; puis la pouliche perdit ses pouvoirs hypothétiques.

Les expériences qui ont le plus contribué à la notoriété de Rhine sont des tests de clairvoyance, effectués de 1930 à 1934 sur des étudiants. Elles furent publiées en 1934 dans une monographie : Extra Sensory Perception. Nous y reviendrons. Les expériences de perception extra-sensorielle furent poursuivies jusqu'à la guerre et complétées par des expériences de psychocinèse effectuées sur des jets de dés. Les résultats sur lesquels nous reviendrons également furent publiés en 1943.

De 1927 à 1965, année où il prit sa retraite, Joseph Rhine est toujours resté sur le campus de l'université Duke, passant de l'état d'étudiant à celui d'animateur de recherches. Un laboratoire de parapsychologie dont il prit la direction y fut formé en 1935. Il fut également l'un des fondateurs de la revue trimestrielle " The journal of Parapsychology " (1937), ainsi que de la " Fondation pour la Recherche sur la Nature de l'Homme (1962) ". Il vient de disparaitre le 20 février 1980.

Célèbres expériences des années 30

Pour prouver scientifiquement l'existence d'un phénomène, il faut essayer de réaliser des expériences pures, c'est-à-dire des expériences où d'une part le phénomène ne se trouve pas combiné à d'autres susceptibles de le contaminer, d'autre part où on puisse se servir d'un modèle mathématique pour évaluer le rôle des différents facteurs. En nous limitant ici aux phénomènes de clairvoyance, c'est-à-dire à la perception directe d'un objet matériel par l'esprit du sujet, par des moyens non sensoriels et aussi sans intervention de la télépathie (communication d'esprit à esprit), des expériences pures peuvent être réalisés en faisant deviner des cartes au sujet.

Dans les expériences menées de 1930 à 1933, Rhine s'est servi de paquets de 25 cartes contenant une distribution au hasard de cartes des 5 types suivants :

Par exemple, un des protocoles utilisés est le suivant : l'expérimentateur bat le paquet de cartes et les place face contre table. Le sujet annonce la figure de chacune des 25 cartes en allant de celle du haut à celle du bas, et on note ses réponses sur une feuille de papier sans avoir touché aux cartes. Ensuite on les retourne et on note les annonces qui étaient exactes.

A chaque annonce, le sujet a une chance sur cinq de tomber par hasard sur le bon résultat. En moyenne sur un paquet de 25 cartes, il y a donc 5 résultats justes dus au hasard. S'il y a 9 annonces correctes sur 25, on sait très bien évaluer la probabilité pour que cela soit attribuable au hasard, et sur une seule série la valeur de cette probabilité n'est pas significative. Mais si cela se produit sur plus de 400 tirages de 25 cartes, les chances sont astronomiquement faibles pour que ce soit là l'effet du hasard. Or c'est précisément ce qui s'est produit dans le cas de l'étudiant Pearce.

Les expériences qui ont conduit à la publication de Extra Sensory Perception ont porté sur environ 90 000 tirages (3600 x 2 5). Elles concernent surtout 9 étudiants présentant des capacités psi au-dessus de la moyenne. Le plus remarquable fut un étudiant en théologie : Hubert Pearce, futur pasteur méthodiste. 11 250 tests le concernant ont donné une moyenne de 8,9 résultats exacts sur 25. Une fois il devina correctement les 25 cartes d'un paquet, résultat qui a une chance sur 3.107 (3 suivi de 17 zéros) d'être dû au hasard. Dans une série hautement significative, Pearce le sujet et Pratt l'expérimentateur se trouvaient dans des bâtiments différents.

Ce qui distingue les travaux de Rhine est plus leur caractère systématique et exemplaire que leur complète nouveauté. En 1930 il y avait déjà 50 ans que les phénomènes psi faisaient l'objet çà et là de recherches scientifiques, y compris par la méthode statistique déjà utilisée en France par Charles Richet. Quoi qu'il en soit, les expériences publiées dans Extra-Sensory Perception constituent la première investigation parapsychologique sur grande échelle répondant à des critères scientifiques suffisamment rigoureux. Ce qui pendant des millénaires avait relevé de l'occultisme acceptait de se manifester dans l'atmosphère impassible du laboratoire. Rappelons les principales lois dégagées :

- on peut distinguer au moins du point de vue méthodologique 3 types de perception extra-sensorielle

- En fait ces phénomènes se manifestent généralement chez les mêmes sujets et on peut montrer théoriquement leur profonde unité.

- Ces phénomènes ont un caractère non physique, dans la mesure où ils apparaissent comme indépendants de l'espace et même du temps.

- Ils présentent par contre des caractéristiques psychologiques : dépendance de l'enthousiasme du sujet, diminution par la fatigue par exemple.

- Ils sont très mal contrôlés. Le sujet ne peut découvrir par introspection comment ils fonctionnent. Ils disparaissent au bout d'un temps plus ou moins long. Ainsi Pearce perdit ses pouvoirs d'un seul coup, en liaison semble-t-il avec des difficultés d'ordre affectif.

- Ils apparaissent la plupart du temps chez les sujets sains et créatifs et sont plus ou moins héréditaires.

 

 

Lancements de dés et psychocinèse

Dans les années qui précédèrent la guerre, l'intérêt de Rhine et de ses assistants se porta sur la psychocinèse ou action de l'esprit sur la matière. Cet effet est en quelque sorte l'inverse de la clairvoyance : si un objet peut imprimer sa marque dans un esprit, n'est-il pas logique de supposer qu'un esprit peut agir directement sur une matière? Les expériences consistèrent en un grand nombre de lancements de dés, selon diverses modalités destinées à éliminer l'influence de l'impulsion initiale du lanceur et de la légère dissymétrie de masse des dés. Par exemple le sujet lançait 2 dés à la fois, en souhaitant que la somme des deux chiffres qui apparaîtraient sur le dessus des dés soit égale à 7. Les résultats obtenus semblaient légèrement significatifs, mais peu spectaculaires. Ils ne furent pas publiés. Ce n'est que plusieurs années après, en réexaminant ses feuilles de résultats, que Rhine y découvrit la preuve d'un effet psychologique - au cours d'une même épreuve, il y avait une décroissance très significative des performances à mesure que le temps passait, avec souvent une remontée à la fin. Rhine put ainsi montrer en 1943 que l'intérêt ou la fatigue du sujet entrent en ligne de compte dans un lancement de dés, et pas seulement des lois de type mécanique. Par la suite il insista souvent sur le fait que cet effet, inattendu de tous, n'avait pas pu être produit frauduleusement, argument de poids contre l'éternelle suspicion des critiques de la parapsychologie.

L'attitude des scientifiques

La publication d'Extra-Sensory Perception en 1934 ne passa pas inaperçue du grand public. Elle fit en particulier l'objet d'un compte-rendu très élogieux dans le New-York Times. Les psychologues montrèrent eux aussi de l'intérêt; mais beaucoup prirent, comme c'est encore le cas, la position de nier les résultats. Certains refirent les expériences et eurent la surprise de trouver des résultats concordants, mais refusèrent de les publier. L'un d'eux, Henry Adams de l'université de Michigan, n'en cacha d'ailleurs pas la raison: " Vous comprenez " dit-il à Rhine, " on m'a pressenti pour devenir directeur de mon département " !

Les premières critiques parues dans les revues de psychologie portèrent sur la façon dont Rhine avait fait usage des statistiques. La question fut portée devant une commission de statisticiens, réunie en décembre 1937 à Indianapolis (Indiana) pour le congrès de l'Institute for Mathematical Statistics. La commission rendit une sorte de jugement qui se terminait par la phrase suivante -" Si les recherches de Rhine doivent être honnêtement attaquées, ce doit être sur des bases autres que mathématiques ".

Ceci mit fin à la controverse sur les méthodes d'évaluation, mais pas aux objections faites aux précautions expérimentales. La question fut discutée en 1938 à Colombus (Ohio) au congrès de l'APA (Association des Psychologues Américains) et se termina par une impression nettement favorable sur les méthodes expérimentales utilisées à l'université Duke. A l'heure actuelle, après la confirmation des résultats de Rhine par un grand nombre d'autres chercheurs, la seule hypothèse qui reste pour nier les faits de la parapsychologie est celle qu'il existerait une sorte de complot universitaire de grande envergure chargé de les défendre. Un cas de fraude d'un expérimentateur a bel et bien été mis en évidence en 1974 dans le propre laboratoire de Rhine. Elle est également défendue par des irréductibles comme le psychologue anglais Hansel (2) qui explique de la façon suivante la série de Pearce-Pratt où expérimentateur et sujet étaient dans des bâtiments différents :

" Pratt a bien vu Pearce se rendre dans le bâtiment convenu; mais celui-ci a fait demi-tour et, juché sur un tabouret, il a regardé par une lucarne les cartes qu'il était censé deviner, au moment où Pratt les retournait ". Machiavélique pour un séminariste !

Néanmoins la position des psychologues semble se retourner peu à peu, et Rhine affirme dans un article du numéro de juin

76 du journal of Parapsychology: "On peut dire maintenant que ce n'est plus qu'une affaire de temps pour que les parapsycholo

gues soient admis dans les départements de psychologie de la plupart des universités de premier plan ".

 

Interprétations personnelles de Rhine

Il n'y a pas à l'heure actuelle de théorie solide permettant de rendre compte des phénomènes observés. Rhine a avancé quel

ques idées que l'on peut résumer comme suit : les phénomènes psi sont de nature non physique et mettent en évidence la

présence d'un esprit en l'homme. Ils prouvent en particulier l'existence de la liberté et du choix réel de l'homme. La volonté

peut agir sur le corps ; il n'y a donc pas de raison pour qu'elle ne puisse pas agir à l'extérieur. Le surnaturel n'a plus de place

aujourd'hui. C'est à l'homme éclairé par la science de prendre en main son destin. Mais un jour la religion fera son entrée dans

les laboratoires et la parapsychologie jouera alors vis-à-vis d'elle un rôle analogue à celui que joue la biologie vis-à-vis de la méde cine. Sur la survivance post mortem de l'âme, il suspend son jugement.

Comme on le voit, la position de Rhine ne manque pas d'ambiguïté et, quoi qu'il s'en défende, elle est passablement dualiste.

Il ne cherche pas à saisir la matière et l'esprit dans un même mouvement de pensée. Approche prudente sans doute, mais qui ne va peut-être pas assez au fond des problèmes philosophiques.

Quoi qu'il en soit, joseph B. Rhine laisse le souvenir d'un expérimentateur de premier plan et l'un de ceux qui a le plus contribuéà poser les problèmes de l'esprit en termes rationnels.

REFERENCES

(1). Interview publiée par Psychologie (août 1971), p 19.

(2). Auteur de ESP : a scientific evaluation, Charles Scribner's Sons, 1966.

 

PRINCIPAUX OUVRAGES DE J.B. RHINE

- Extrasensory Perception, Boston, Humphries, 1934.

- The Reach of tbe Mind, New York, William Sloane, 1947.

Traduit en français et préfacé par René SUDRE sous le titre "La double puissance de l'esprit", Paris, Payot, 1953.

- New World of the Mind, New York, William Sloane, 1953.

Traduit en français et préfacé par Albert COLNAT sous le titre "Le nouveau monde de l'esprit", Paris, Adrien Maisonneuve, 1955.

- Parapsychology, Frontier Science of tbe Mind (en collaboration avec J. G. PRATT), Springfield, C. Thomas, 1957,

- Extrasensory Perception after sixty years (en collaboration), New York, Holt, 1940.

- Parapsychology to day (en collaboration), New York, Citadel, 1968.

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